• Ils chevauchèrent pendant plusieurs jours, au cœur de la forêt de Fyst, à la lisière des montagnes Vertes. À la fin du cinquième jour, Lyanis mit pied à terre au pied d’une grande barre rocheuse. Naéma dégaina sa claymore tandis que Lauréan fermait les yeux, sondant les environs à la recherche d’une présence magique. Quelqu’un les épiait. De nombreuses grottes s’ouvraient dans la paroi. Une agréable odeur de viande grillée chatouillait leurs narines.

    « Maître Karystean ? » appela Lyanis.

    - Je vous suggère très fortement de ne pas bouger un cil, inconnus, si vous ne voulez pas que la demoiselle aux cheveux violets finisse embrochée. » 

      Une silhouette était perchée sur une branche d’un arbre au tronc noueux. Lauréan jura en découvrant l’arbalète dirigée juste sur la gorge de Lyanis.

    - Nous venons en paix, maître Karystean, rétorqua la Warjanyane d’une voix calme.

    - Dans ce cas-là, que vos amis rengainent leurs armes…

    - Hors de question, tant que vous pointez ce machin sur ma compagne ! gronda l’Yphaste.

      Naéma s’avança d’un pas, remettant son épée dans le fourreau attaché dans son dos.

    « Mon nom est Naéma d’Amariel, je suis à la recherche de Karystean des Brumes, l’ancien disciple de Gwirreg Mornay.

    - Naéma d’Amariel ? L’amazone d’Aura ? C’est ta maîtresse qui t’envoie finir le travail ? Exécuter mon maître n’a pas suffit ?

    - Si vous voulez goûter à la colère du dernier Yphaste, continuez comme ça, sorcier ! menaça Lauréan.

    - Vous, un dragon ? Totalement impossible ! »

      Néanmoins, il raccrocha son arbalète à sa ceinture. Naéma observa l’homme blond, qui semblait avoir une trentaine d’années, dégringoler rapidement de son perchoir. Son visage aux traits fins et amicaux semblait en proie à un grand étonnement.

      Il poussa un cri en reconnaissant les yeux rouges de Lyanis.

    - Par la grande Déeesse ! Ce maudit Branag est persuadé d’avoir réussi à vous éradiquer ! Il a raté son coup ! Tant mieux ! Cela fait vingt ans que mon maître et moi essayons d’annuler ce sort de discorde, sans effet. Je suppose que vous êtes Lyanis ? Jamais nous n’avons réussi à vous retrouver ! Nous savions que vous y aviez échappé, mais nous ignorions pour quelle raison !

    - Parce que je me métamorphosais souvent en humaine, je pense…

    - Oui ! C’est ça ! Même si vous avez été exposée au sort, chaque fois que vous vous êtes changée en humaine, le maléfice se dissolvait rapidement ! Et vous ? Vous êtes qui ?

    - Lauréan.

    - Le prince Yphaste ? Mais c’est parfait ! Pardonnez mon accueil méfiant. Quoi que vous puissiez vouloir de moi, si c’est pour vaincre Branag, je suis des vôtres ! Entrez donc ! J’ai un chevreuil sur la broche et un petit hydromel dont vous me direz des nouvelles ! »

      Ils s’installèrent dans la grotte rustiquement aménagée et Karystean les servit généreusement. Il ne tarda pas à attaquer l’interrogatoire

    - Je connaissais tes parents, Naéma ! Ça m’a fendu le cœur de comprendre que Branag t’obligeait à travailler pour Aura, après ce qu’elle leur a fait. Comment peux-tu la servir avec tant de dévotion ?

    - Ma dame n’y est pour rien ! protesta Naéma.

    - Elle n’a pas empêché leur exécution. Elle a accusé les dragons de milliers de crimes, alors qu’elle sait très bien qui est responsable de la disparition de son bébé.

    - Aura a été victime de deux sortilèges d’oubli, Karystean. intervint Lyanis.

    - Des sortilèges d’oubli ? Mais… Seuls les dragons peuvent…

    - Branag a été le disciple de mon père ! ajouta Lauréan. Il est parvenu à maîtriser ce sort… Votre maître Gwirreg le connaissait aussi, d’ailleurs…

    - Il était ami du peuple warjanyan. commenta Lyanis. Comme ta mère, Naéma, qui souhaitait parfaire ses connaissances auprès de nous.

    - Ma mère apprenait la magie ?

    - Elle était un peu ange gardien. Ses pouvoirs magiques étaient très faibles, juste destinés à protéger ses proches ainsi qu’un sorcier avec qui elle aurait pu se lier. Mais ce n’est pas arrivé. Elle s’intéressait beaucoup aux plantes pour guérir. Elle est souvent venue nous demander conseil. Nous lui avions enseigné beaucoup de choses… Ce que Branag a utilisé contre elle ensuite pour la mener à l’échafaud… Mais tu peux être fière de tes parents, amazone ! »

      Karystean reprit son questionnement.

    « Vous dites qu’Aura a subi un sort d’oubli ?

    - Deux ! D’abord Gwirreg, pour qu’elle oublie à qui elle avait confié son fils, et ensuite Branag, pour prendre l’ascendant sur elle et contrôler la régence.

      Interloqué, le sorcier secoua la tête.

    - Je suis vraiment navré d’avoir médit d’elle ! Et maintenant ?

    - Elle vient d’en subir un troisième, pour ne pas nous trahir ! coupa Naéma. Alors, si on pouvait aller droit au but, sans fioritures…

      Lauréan ébouriffa les mèches brunes de la jeune femme qui le fusilla du regard.

    « Essayez ça une fois de plus, et dragon ou pas… menaça-t-elle.

    - Désolé ! » Lauréan eut le bon goût d’avoir l’air contrit. « Tu me donnes l’impression d’être la petite sœur que je n’ai jamais eue, Naéma ! Bon, Karystean, nous devons retrouver le fils d’Aura et l’emblème de la royauté. Branag a détruit nos peuples dans un seul but, avoir le contrôle absolu de la magie. Il pense avoir soumis l’Arkanie. Il a vidé la forêt Warjane et les monts d’Ypheas de leurs habitants. Il menace les territoires du Nord. D’ici peu, Mystia ne sera plus habitée que par des esclaves de son pouvoir. Mais il n’est pas encore tout puissant. Avec l’emblème, nous pouvons retourner l’Arkanie.

    - C’est pour ça qu’on a besoin de Léry. Où l’avez-vous emmené ? » intervint Naéma.

      Karystean des Brumes secoua la tête.

    « Très loin d’ici… Je serai incapable de vous dire à quelle distance…

    - Comment ça ?

    - Vous savez que Gwirreg Mornay était un des sorciers les plus puissants… Il s’est fait piéger de manière fort peu honnête d’ailleurs… Il avait découvert une sorte de portail… Un cristal étrange qui canalisait notre magie. Il l’a franchi, seul d’abord, puis avec moi…

    - Où menait ce portail ?

    - Dans un autre monde, je crois… Enfin, un autre univers… Très différent du nôtre, mais très semblable…

    - Comment ça ?

    - Il n’y avait aucune magie ! Rien. Les seuls magiciens, c’étaient nous. Dans cet univers, deux forces s’opposent : la foi en un Dieu à la fois bon et terrible, et la foi en ce qu’ils appellent « sciences », que les religieux diabolisent…

    - Vous avez envoyé l’héritier d’Aura dans un autre univers ! protesta Naéma, horrifiée.

    - Il fallait le mettre à l’abri de Branag… Et il va très bien ! Enfin, la dernière fois que nous l’avons vu, il était en pleine forme…

    - Et c’était quand ? s’enquit Lauréan.

    - Il y a une petite dizaine d’années…

    - Comment allons-nous dans cet endroit ? demanda Lauréan.

    - Vous ? Sûrement pas ! s’exclama Karystean, effaré.

    - Et pourquoi non ?

    - Dans ce monde, toute manifestation magique est considérée comme surnaturelle. Ils croient en un Diable, ennemi de leur Dieu, qui cherche à tenter les hommes. La magie est démoniaque et tous ceux qu’ils considèrent comme des sorciers sont brûlés vifs après avoir subi d’horribles tortures ! Gwirreg et moi avons renoncé à y aller, vu que la dernière fois nous avons failli y laisser la vie. Et pour cette même raison, nous avons dû désactiver Léry.

    - Désactiver le prince ? C’est donc un sorcier ?

    - Il me semble qu’il serait plutôt un ange gardien. Il était trop jeune pour être capable de dissimuler ses capacités magiques qui venaient juste de se manifester. Mais il est très facile de lui rendre ses pouvoirs : il suffit de l’illuminer avec le cristal sombre.

    - L’illuminer ? coupa Lyanis.

    - Les rayons de la lune ou du soleil doivent le toucher après avoir traversé le cristal. En tout cas, l’inquisition nous interdit à tous les trois de nous y rendre !

    - Moi, je n’ai aucune magie en moi, maître Karystean ! J’irai ! annonça Naéma.

      Le sorcier soupira, dubitatif, la jaugeant du regard.

    - Il est vrai que tu n’as pas hérité du pouvoir de Joy. Mais c’est très dangereux, petite… Et tu es si jeune ! Je crains que cela ne te desserve dans cet univers misogyne et parfois si barbare… Dans leur monde a déjà été brûlée vive une jeune fille qui avait eu la mauvaise idée de vouloir prendre la tête d’une armée et de gagner des guerres…

    - Je suis une amazone Noire ! Nous n’avons pas le choix, maître Karystean ! Seul le cristal que Léry possède peut nous permettre de déstabiliser Branag en nous assurant le soutien des arkaniens… Et de sauver dame Aura ! Peu m’importent les risques que je pourrais prendre !

    - Dans ce cas, j’ai de nombreuses choses à t’enseigner avant que tu puisses te risquer en Toscane…

    - En quoi ?

    - C’est le nom que les habitants donnent à l’endroit où vit Léry. Il doit avoir vingt-cinq ans, maintenant… Es-tu vraiment sûre ?

    - J’ai prêté serment d’obéir à dame Aura. Elle souhaite retrouver son fils… »

      Karystean hocha la tête en notant la fatigue de la jeune fille d’un coup d’œil.

    « Demain matin, je t’expliquerai tout. Je t’emmènerai à la grotte du cristal, dans les montagnes. Mais tu dois te reposer maintenant ! Lauréan ? Pourrais-je vous interroger sur un sortilège ?

    - De quel genre ?

    - Un sort qui permettrait de contrôler entièrement l’esprit d’un autre, de s’emparer de sa personnalité, et de la maîtriser à distance. Un tel maléfice est-il réversible ?

    - Tout dépend… rétorqua Lauréan. Il y a trois niveaux dans un tel enchantement : le premier, celui que tous les sorciers savent plus ou moins réaliser, qui permet de contrôler temporairement un être.

    - Ça, je sais le renverser !

    - Je l’espère bien ! C’est ce qu’on enseigne aux sorciers la première semaine de leur apprentissage ! Les deux autres catégories sont réalisables uniquement par un Yphaste, ou un sorcier très puissant qui a obtenu le secret d’un dragon. Contrôle total, mais réversible, ou contrôle irréversible, encore plus puissant, mais qui nécessite énormément d’énergie.

    - Et dans le dernier cas, comment lever le sort ?

    - Seul un affaiblissement drastique de celui qui a lancé le sort peut libérer celui qui en est victime, puisque cette catégorie d’enchantement demande une énergie phénoménale. Par contre, pour le deuxième cas, une formule, permet de s’en tirer… Mais il est inutile d’insister, je ne vous l’enseignerai pas, Karystean ! Jamais !

    - Je ne veux pas le sort, protesta le sorcier, froissé. Qu’en ferais-je ? J’ai juste besoin de la formule pour s’en libérer ! Je vous en prie ! »


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