• Chapitre 7

      L’armée des arkaniens se mit en route et la longue chevauchée vers l’est commença. Jolande et ses troupes avaient plusieurs jours d’avance que le prince Arnald voulait à tout prix rattraper. Toute la première journée, Estelle tint sa place aux côtés du chevalier de Mandaly, accélérant en même temps que lui, sans se plaindre. Elle s’efforçait de rester bien droite sur sa selle, ne laissant paraître aucun signe de fatigue. Ils parlaient très peu. La jeune fille profitait du relatif silence pour se remémorer tous les rudiments de la magie que lui avait enseignés son maître avant de mourir. Elle sentait néanmoins qu’elle effleurait à peine son vrai potentiel. Sa magie lui donnait l’impression de pousser pour sortir hors d’elle. Elle avait du mal à la canaliser. Trouver un nouveau professeur était de plus en plus urgent.

    - Halte ! cria le prince en fin de journée. Nous camperons ici !

      Estelle poussa un soupir de soulagement qui, bien que discret, fut perçu par le chevalier de Mandaly. Elle détourna les yeux pour éviter son regard moqueur. Elle mit pied à terre en même temps que lui. Elle s’occupa immédiatement de défaire le harnais d’Alsved et le bouchonna avec une bande de cuir pour éponger la sueur qui coulait sur sa robe fauve. Elle s’étira alors longuement pour détendre ses muscles engourdis par la longue chevauchée.

    - Damoiselle Estelle ! l’appela le prince. Souhaitez-vous de l’aide ?

      Elle se sentait épuisée, mais l’impression que Mandaly guettait sa moindre faiblesse aiguillonna son orgueil.

    - Non merci, prince ! Dites-moi juste où je dois m’installer.

      Il lui désigna l’emplacement libre entre sa tente et celle du chevalier. Son “ange gardien”, si elle osait appeler ainsi un tel démon, n’aurait rien à lui reprocher. Elle se débrouillait parfaitement toute seule : en moins d’un quart d’heure, elle avait monté sa tente et installé ses affaires à l’intérieur. Elle rejoignit ensuite Alsved qu’elle avait attaché à un arbre, pour l’étriller avec vigueur. Il hennit pour montrer son contentement, aussitôt imité par le cheval noir attaché juste à côté. Elle reconnut la monture du chevalier de Mandaly. Par comparaison, Alsved semblait presque petit. Le fougueux destrier sombre avança la tête vers elle. Elle tendit la main, pour flatter les naseaux de l’animal. Une voix tranchante interrompit son geste.

    - Damoiselle Estelle ! Je ne veux pas que vous vous éloigniez du camp !

      Malgré sa surprise, elle ne cilla pas devant son regard menaçant.

    - Mais je suis dans le camp, chevalier !

    - Vous êtes seule, hors de la vue du prince ou de moi-même. Cela peut-être dangereux ! Et puis, n’approchez pas Morvack ! Il est ombrageux !

    - Sûrement moins que vous ! rétorqua-t-elle. Car votre cheval m’a abordée très gentiment, lui !

      Il haussa les épaules devant la critique acerbe.

    - Venez donc manger ! Le prince souhaite que vous partagiez notre repas.

      Elle le suivit, incapable de comprendre ce qu’elle avait bien pu faire pour le contrarier. Le prince l’accueillit avec un grand sourire et lui désigna une place à côté de lui. Tout en mangeant, elle écoutait distraitement la conversation, répondant aux questions qu’on lui posait, mais elle prit garde à ne rien rétorquer au chevalier de Mandaly. Chaque réplique amenait un nouveau sarcasme et elle ne se sentait pas le courage de lutter contre lui. Elle était si fatiguée, qu’elle se retira avant même que le repas soit terminé.

      Le prince la suivit du regard, ainsi que la plupart de ses compagnons. Lorsque ceux-ci furent tous partis se coucher, il se tourna vers son ami qui gardait les yeux obstinément baissés vers les flammes.

    - Cette jeune fille a décidément beaucoup de cran ? fit-il. J’ai forcé l’allure peut-être plus que nécessaire, et elle ne s’est jamais plainte.

    - Je sais ! Elle s’est débrouillée pour monter sa tente sans aide, elle n’a pas hurlé à la première araignée… J’ai eu tort. En plus, elle n’a pas eu peur de Morvack ! Le pire, c’est que non seulement il s’est laissé faire, mais en plus il venait lui quémander des caresses !

    - Peut-être ton cheval n’a-t-il pas les mêmes préjugés que toi, mon cher ami. Je me demande de quelle couleur sont ses cheveux ?

      Le sourire narquois réapparut.

    - Vous semblez sous le charme, mon prince ! Que dira votre tendre Lyjane, lorsqu’elle apprendra la nouvelle ? se moqua-t-il. Ce que je crains, c’est qu’elle s’en prenne à moi. Je lui avais promis de vous surveiller !

    - Lyjane a toujours rêvé de m’accompagner comme Estelle aujourd’hui, mais son père ne lui a jamais permis de toucher une épée, penses-tu, esclave qu’il est du protocole… Je pense qu’Estelle et elle deviendront amies encore plus vite que tu ne pourrais l’imaginer… Mais serais-tu jaloux, mon ami, que tu me rappelles si vite l’existence de ma femme ?

      Cœlian poussa un juron sonore et se leva, le regard flamboyant de colère. Il secoua la tête.

    - Bonne nuit, mon prince. Et ami ou pas, vous avez beaucoup de chance d’être le prince !  gronda-t-il avant de disparaître dans sa tente.

      Le lendemain matin, il s’éveilla à l’aube, toujours de fort mauvaise humeur. Il ne savait d’où provenait la crainte qui l’habitait. Il s’habilla rapidement et sortit de sa tente en s’étirant. Personne n’avait encore bougé dans le camp. Ou presque. Il bâilla avant de réaliser : l’espace entre sa tente et celle du prince était vide ! Fou d’inquiétude, il courut jusqu’aux chevaux et poussa un soupir de soulagement. Alsved était toujours attaché à côté de Morvack qui le salua d’un long hennissement. Les affaires de la jeune fille étaient au pied de l’arbre, prêtes à être attachées à la selle. Derrière lui, il entendit des bruits de branches brisées et se retourna brusquement.

    - Bonjour, chevalier Cœlian ! lança Estelle. Avez-vous passé une bonne nuit ?

      Il resta figé une fraction de seconde, sans savoir si c’était l’inconscience de la jeune fille ou sa magnifique chevelure d’or rouge qui paralysait ses sens.

    - Où êtes-vous allée ? croassa-t-il, furieux et soulagé en même temps. Ne vous avais-je pas interdit de…

      Elle leva les yeux au ciel.

    - Je vois que la nuit ne vous a pas apaisé l’âme, chevalier ! J’étais juste là ! fit-elle en désignant le bosquet. J’ai fait ma toilette dans le ruisseau pour avoir un peu d’intimité. Et j’ai ramassé des framboises !

      Elle lui montra un petit panier plein de baies bien mûres et d’herbes aromatiques. Elle le contourna d’un pas assuré. Elle posa son panier à côté du foyer et ralluma le feu.

    - Souhaitez-vous une infusion ? s’enquit-elle.

      Le jeune homme restait hypnotisé par la cascade de boucles qui dégringolaient sur ses épaules. Comment était-il possible qu’il ne l’ait pas remarqué plus tôt ? Il se souvint que chaque fois qu’il l’avait vue, elle portait soit un voile de deuil, soit un foulard pour protéger ses cheveux de la poussière. Soudain, il reprit ses esprits, prenant conscience qu’il se laissait envoûter. Furieux contre lui-même et contre elle, il l’attrapa brusquement par le bras et l’obligea à se lever. Il n’osait imaginer ce qui ce serait passé si Rodis s’était levé avant lui.

    - Je vous avais interdit de vous éloigner ! Vous aimez donc tant vous mettre en danger ? Je vous préviens, à la prochaine incartade, je mettrai mes menaces à exécution ! Je vous punirai de mes mains. Vous suivrez mes instructions désormais, de gré ou de force !

      Ses yeux s’emplirent de larmes. La colère qu’elle lisait dans le regard glacé du chevalier l’affolait. Mais elle perçut autre chose dans l’aura qu’il dégageait, qu’elle ne parvint pas à identifier.

    - Je vous en prie, lâchez-moi ! supplia-t-elle.

      Soudain, une tête blonde et ébouriffée sortit d’une des tentes.

    - Cœlian ! Estelle ! Que se passe-t-il ?

      Le chevalier lâcha immédiatement la jeune fille qui se détendit.

    - Bonjour, prince Arnald ! lança-t-elle, soulagée. Je venais de proposer au chevalier de partager mon repas matinal : framboises, mûres, et infusion de menthe. Vous joindrez-vous à nous ?

    - Bien volontiers ! Et bien, Cœlian ? Tu ne t’assois pas ?

      Le chevalier ferma les yeux. Il obéit, ravalant sa colère. Lorsqu’il l’avait menacée, la fragrance aux touches légèrement fruitées qu’elle portait lui avait rappelé le moment où il l’avait serrée dans ses bras à la mort du comte, ainsi que cette sensation étrange de soulagement comme il prenait soin d’elle. Les battements de son cœur se calmèrent. Il ne lui était rien arrivé, elle ne risquait plus rien. Par la grande Déesse, pourquoi donc se mettait-il dans des états pareils ?


  • Commentaires

    1
    Lundi 15 Février 2016 à 14:01

    La fessée, la fessée, la fessée ! *je sors*

    2
    Mardi 16 Février 2016 à 21:26

    Oups, j'ai oublié de me faire ma propre pub... merci Link! *décidément, Mr Grey t'a fait de l'effet, tu vois des fessées partout!*

    3
    Mercredi 17 Février 2016 à 08:15

    Les yeux gris, ça ! Ne mens pas je sais que ça te le fait à toi aussi, si lesdits yeux ne se trouvent as sur Mr Grey - justement - ^^

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