•   Dans la cité de Queffelec, l’inquiétude était à son comble : le roi d’Arkanie avait annoncé son arrivée en fin de matinée. Malgré le comportement courtois du prince Arnald, les intentions réelles des arkaniens concernant la ville étaient inconnues. C’était d’autant plus angoissant que la plupart des hommes valides étaient encore alités, laissant la cité à la merci de ses ennemis. Les femmes avaient passé les jours et nuits précédents à se relayer auprès des blessés, essayant d’apaiser les souffrances des uns et des autres.

      La chambre du comte offrait le même spectacle que partout ailleurs dans la Cité Lumineuse. Aidée par son amie Ellynn de Rochlan, la jeune nièce du comte allait d’un lit à l’autre. Elle essayait de rafraîchir le front fiévreux de son oncle. Ellynn aidait l’héritier de Queffelec à manger un peu, son bras droit étant encore très affaibli. Le vieux chambellan, qui avait repris du service à la mort de son successeur, toqua à la porte.

    - Damoiselle des Brumes, le roi d’Arkanie est là, en compagnie de son fils et d’un chevalier de son escorte.

      La jeune fille, épuisée, se dressa brusquement.

    - Le comte est incapable de se lever. Tryer va un peu mieux mais ses forces ne sont pas complètement revenues. Demandez-leur s’ils acceptent de venir ici.

      En attendant ceux qui tenaient son sort et celui de la cité entre leurs mains, elle se passa un peu d’eau sur le visage. Inutile de montrer à quel point elle était désemparée. Ellynn lui serra doucement l’épaule.

    - Il vaut mieux que je sorte, Estelle. Il s’agit d’une visite officielle où je n’ai pas ma place. Je reviendrai plus tard.

    Estelle lui rendit son étreinte.

    - Profites-en pour te reposer, tu es épuisée ! »

    Quelques instants plus tard, le chambellan revint annoncer les visiteurs.

    « Le roi Thomlar d’Arkanie, le prince Arnald et le chevalier Cœlian de Mandaly ! »

      Tandis que les trois hommes entraient dans la pièce, elle fit une profonde révérence, tête baissée, en signe d’allégeance.

    - Relevez-vous, damoiselle ! fit le roi d’une voix faible et tremblante. Comte Queffelec, je vous salue.

    - Je vous salue, roi Thomlar d’Arkanie, murmura le moribond. Veuillez pardonner ma faiblesse. Je ne puis me lever.

    - Ne bougez pas, comte. Je vous en prie.

      Le jeune homme allongé voulut se redresser pour honorer ses hôtes. Ses jambes trop faibles ne purent le porter. Cœlian le retint avant qu’il ne s’effondre sur le sol de pierre.

    - Restez allongé, Tryer de Queffelec ! s’écria Arnald. Je vous prie de m’excuser pour cette terrible blessure…

    - Ne vous excusez pas ! souffla le blessé, hors d’haleine après l’effort qu’il venait d’accomplir. La blessure est nette et aucune traîtrise ne l’a permise : une simple estafilade. C’est le poison du soi-disant guérisseur de Jolande qui m’a affaibli. Fort heureusement, je serai bientôt rétabli. »

      Pendant ce temps, Estelle s’était empressée d’approcher un siège de la couche du comte. Le roi s’assit avec soulagement. L’odeur douceâtre qui se dégageait du comte glaça le sang d’Arnald. Queffelec était bien victime du même empoisonnement que son père et Julian.

    - Roi Thomlar, commença le comte. Jadis, nos peuples étaient alliés proches. Il y a plus de neuf cents ans, le roi Moreth, mal conseillé, a rompu le pacte qui nous liait. Malgré cette divergence si ancienne, nous avons vécu pacifiquement ensuite. Mais j’ai été amené à vous combattre à cause d’un traité signé pendant le règne de Moreth entre mes ancêtres et ceux du baron de Jolande.

    - Je sais, comte…

    - Non, vous ne savez pas ma colère et ma honte. Car Jolande a doublement trahi cet accord. Il m’a imposé de prendre parti contre vous en lui fournissant une partie de mes troupes, ce que j’ai dû faire à cause de ce pacte. En fuyant devant vous, il a neutralisé mes armées par traîtrise, il a pillé ma cité ! Ses guérisseurs ont empoisonné la plupart des soldats sous couvert de soigner les blessures que nous avons reçues sur le champ de bataille, le premier jour de votre assaut. Heureusement, Tryer est solide comme la plupart de mes hommes. Pour les plus fragiles ou les plus atteints, la dose était mortelle.

    - Quelle horreur ! » s’exclamèrent Arnald et Cœlian tandis que Thomlar fermait les yeux. Le vieux comte s’interrompit, victime d’une quinte de toux qui semblait lui déchirer les poumons. Estelle se précipita pour le soutenir, essuyant son visage pâle. Il resta quelques instants, les yeux fermés, rassemblant ses forces pour continuer.

    - Je ne vais pas tarder à rendre mon âme à la grande Déesse. C’est pourquoi je veux vous révéler ce que j’ai appris. Jolande n’est pas qu’un baron rebelle de votre royaume. Ce qui se trame maintenant est autrement plus grave. Car la trahison a les mêmes origines que celle qui a séparé la Cité Lumineuse de l’Arkanie. Jolande n’est qu’un pion au service de Branag de Quervy.

    - Quervy ? s’affola le roi d’Arkanie. Mais, c’est impossible. Il est mort depuis près de neuf cents ans ! Le prince Aslyan l’a tué !

    - Non, Votre Majesté. Nous avons d’autres preuves. Il est revenu. Son dessein est toujours aussi limpide : devenir le maître absolu de Mystia.

    - Ne vous énervez pas, mon oncle ! murmura la jeune fille, inquiète de la pâleur de cire sur son visage. Gardez vos forces…

    - Non, Estelle ! Ils doivent savoir ! Jolande a cru que je me joindrai à eux. C’est pour cela qu’il m’a fait ces révélations. Mon dégoût l’a convaincu de me faire éliminer. Il espérait parvenir à un accord avec Tryer.

    - Jamais ! Jamais je n’accepterai de nous allier à ces traîtres ! hurla son fils. Et je tuerai ce Branag qui a déjà fait tant de mal à notre famille !

      Estelle se précipita.

    - Calme-toi, mon cher cousin. Je t’en prie, reste allongé. Tu es encore trop faible !

      Le comte de Queffelec soupira.

    - Mon fils a prononcé quasiment les mêmes paroles face à l’envoyé de Jolande. Mais par chance, il est quasiment sauvé. Ma douce nièce est arrivée à temps pour l’empêcher d’appliquer tout son poison sur la blessure de Tryer.

    - En effet, ajouta-t-elle. Et cet assassin n’a pas dû trouver son onguent très comestible, puisqu’il est mort avant de me donner son avis sur son goût !

      Arnald leva la tête pour étudier la jeune fille. L’éclair noir qui traversa ses yeux clairs lui donna un frisson. « Douce » n’était peut-être pas le qualificatif qui lui convenait le mieux en cet instant ! Elle avait vengé les victimes de cet empoisonneur avec panache ! Mais comment avait-elle pu prendre seule une telle responsabilité ? C’était une enfant !

    - Damoiselle Estelle, je ne voudrais pas vous être désagréable, commença-t-il, mais prendre la vie d’un homme est un acte extrêmement grave ! Étiez-vous bien sûre que c’était un assassin ?

      Elle se raidit.

    - Voyez-vous, prince, le pseudo guérisseur de Jolande étalait un onguent sur la jambe cassée d’un soldat. Drôle de méthode pour soigner une fracture ! Ce qui a éveillé ma méfiance, c’est que c’était son seul remède pour tout le monde… Alors, je lui ai fait avouer sa traîtrise : je l’ai menacé d’enduire l’entaille que je lui avais faite avec son soi-disant remède. Il s’est mis à m’implorer de n’en rien faire ! Il m’a même indiqué un antidote.

    - Vous l’avez tué quand même !

    - Mon oncle ne survivra pas, tout comme une vingtaine de nos hommes. C’était trop tard pour eux. Je n'ai aucun remord, sauf celui d’avoir fait confiance à cet… assassin !

      Le prince recula, comme pour se mettre à l’abri de sa colère. Le chevalier de Mandaly hochait la tête, il comprenait le désir de vengeance de la jeune fille, qui faisait écho à celui qu’il ressentait en songeant à l’assassin de sa mère et de sa sœur.

    - Arnald ! Ne juge pas trop vite. J’ai fait exactement pareil qu’elle, lorsque j’ai découvert l’espion qui essayait de tuer Majan ! lui rappela son père d’une voix fatiguée. Il a été pendu haut et court, sans autre forme de procès.

      Le jeune homme baissa la tête.

    « Je vous prie de m’excuser, damoiselle des Brumes. Vous avez l’air tellement jeune… Et… Je suis idiot ! Pardonnez-moi ! »

      La nièce du comte se détendit.

    - Je vous en prie, mon cousin a eu la même réaction que vous, avant de conclure que sa mort avait été trop douce.

      Arnald soupira.

    - Je vais sans doute vous paraître stupide et ignorant, fit-il, mais j’ignore qui est ce Branag dont vous parlez. Pouvez-vous m’en dire un peu plus ?

      Le roi d’Arkanie ferma les yeux et se tassa sur son siège tandis que Cœlian écoutait attentivement.

    - Branag de Quervy était un très grand sorcier, mon fils.

      Arnald et Cœlian écarquillèrent les yeux.

    - Un… sorcier ? Vous vous moquez de moi, mon père ! Les sorciers, ça n’existe plus !

    - Ce ne sont que des contes pour effrayer les enfants ! souligna Cœlian. La sorcellerie, ce n’est qu’une affaire de tours de passe-passe !

    - Non, princes impétueux ! souffla le comte. Vous vous trompez ! Les sorciers existent, mais ils sont très rares, depuis presque un millénaire. Je ne parle pas de guérisseurs plus ou moins charlatans, mais d’une classe à part d’êtres humains. Ils sont dotés de pouvoirs surnaturels qu’ils ont à la naissance et ne vieillissent pas.

      Arnald secoua la tête, incrédule.

    - Vous allez me faire croire qu’ils sont immortels !

    - Non, mon fils, continua le roi, il est possible de les tuer, mais pour cela, il faut une puissance supérieure à la leur…

    - Et notre ennemi serait un sorcier ?

    - Le plus puissant de tous. C’est par sa faute que les sorciers sont si peu nombreux. Il a décimé leurs rangs de même qu’il a exterminé les espèces draconiques.

      Le prince Arnald passa une main perplexe dans ses cheveux.

    - Les dragons ont vraiment existé ? J’ai toujours cru que ce n’était qu’une légende destinée à mettre en valeur le courage de notre ancêtre Aslyan d’Arkanie. Mais pourquoi ce sorcier s’en prend-il à nous ?

      Le roi d’Arkanie observa attentivement son fils. Le jeune homme semblait secoué par ce qu’il venait d’apprendre. Dans son regard brun brillaient des lueurs vindicatives.

    - Il y a près de neuf cents ans, Aslyan l’héritier du royaume d’Arkanie a voulu tuer Branag. Il l’a enseveli dans l’effondrement d’une montagne aidé par d’autres sorciers. Il a manifestement survécu, son ambition de dominer Mystia intacte, et sans doute prêt à se venger sur les héritiers d’Aslyan.

      Arnald resta muet, méditant sur ces paroles.

    - Tryer ? s’enquit soudain Cœlian, pourriez-vous m’expliquer le sens de vos paroles, lorsque vous disiez que ce… sorcier vous avait fait déjà tant de mal ?

      Le jeune homme blessé tourna son regard vers sa cousine. Elle pleurait silencieusement au chevet du comte qui déclinait à vue d’œil.

    - Regardez-la, chevalier, et vous comprendrez ! rétorqua-t-il. Estelle est orpheline depuis l’âge de dix ans. La sœur de mon père a épousé son père, Sandrun des Brumes. Ils se sont installés en lisière de la forêt Waryne. Un soir, lorsqu’elle avait dix ans, ce Branag est venu. Il s’est fait passer pour un voyageur errant pour obtenir l’hospitalité. Dans la nuit, il a tué les parents d’Estelle et enlevé son frère jumeau Mikalyas. Il l’a laissée pour morte, mais son père l’avait protégée d’un sort d’illusion, juste avant de succomber.

    - Je vous prie de pardonner ma maladresse, damoiselle Estelle ! s’exclama Cœlian, touché par les sanglots que la jeune fille ne parvenait plus à retenir. Je suis navré de réveiller en vous des souvenirs si douloureux.

      Elle essuya ses larmes d’un geste brusque avec un sourire tremblé.

    - Chevalier, ne craignez pas d’avoir réveillé ces souvenirs. Depuis le drame, ces images hantent mes cauchemars…

      Un gémissement soudain l’interrompit. Le comte de Queffelec se tordait de douleur sur sa couche. Estelle se pencha vers lui. Il agrippa sa main avec force.

    - Estelle ! Tryer ! Je vous en prie ! Protégez toujours la Cité Lumineuse !

    - Je vous le jure, mon père ! gémit Tryer.

      Horrifiés, les trois arkaniens virent le comte expirer dans un râle déchirant.

    - Non ! Mon oncle ! Non ! hurla la jeune fille.

      Tandis que le roi et le prince aidaient Tryer à se lever, Cœlian éloigna Estelle du corps. Il l’attira contre lui. Elle s’effondra contre sa poitrine, sanglotant de toute son âme. Profondément ému, il la berça doucement contre lui pour l’aider à se calmer.

      Malgré sa faiblesse, le nouveau comte de Queffelec parvint à s’approcher du lit de son père, soutenu par le prince Arnald. D’un geste tremblant, il ferma les yeux du défunt.

    - Arnald ! appela soudain le roi, de plus en plus pâle.

      Estelle tressaillit. Elle s’arracha des bras du chevalier.

    - Arnald ! répéta le roi. Dès ce soir, devant l’armée, je répéterai mon abdication en faveur de Majan. Je te désignerai comme régent. Je sais que je ne passerai pas la nuit. Je vais suivre de près le comte de Queffelec et nous traverserons ensemble les ténèbres de la mort.

    - Mon père !

    - C’est à toi que reviendra désormais la tâche de protéger Mystia. Ramène-moi au camp, je t’en prie. Damoiselle Estelle, comte Tryer de Queffelec, je vous présente mes condoléances.

      Entendant ces mots, le jeune comte s’appuya sur sa cousine pour se redresser.

    - Roi d’Arkanie, je vous remercie d’avoir accédé à la requête de mon père.

    Le roi hésita un instant.

    - Tryer, j’ai une faveur à vous demander. Je souhaiterais être brûlé ici, à la Cité Lumineuse, en même temps que votre père. Le permettrez-vous ?

    - C’est un grand honneur, Votre Majesté.

    - Merci. Je vous dis adieu, car je ne pense pas que nous nous reverrons. Adieu damoiselle Estelle !


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