•   Le cœur étreint par une terrible angoisse, le prince Arnald regardait le soleil se lever du haut des remparts de Koralia. Arrivée depuis moins d’une heure, l’avant-garde de l’armée ennemie installait son campement derrière la colline à l’Est. Les éclaireurs arkaniens venaient de rapporter que les balistes et les catapultes étaient en cours de montage.

      Une odeur agréable chatouilla soudain les narines du prince. Le comte Tryer de Queffelec venait de le rejoindre. Il lui tendit un grand bol de café bien chaud, avant de siroter le sien, rêvant à sa femme qu’il risquait de ne plus jamais revoir, à leur enfant qu’il ne connaîtrait peut-être jamais… Il se demanda un instant où sa cousine pouvait être, sans doute toujours prisonnière du sorcier sinon Cœlian la leur aurait ramenée.

    - À quoi pensez-vous donc, Tryer ? Votre regard s’est assombri…

    - Je crains que tout espoir ne soit perdu de revoir ma cousine, mon prince. Cœlian et elle n’ont pas donné signe de vie. Ils savent que nous aurions terriblement besoin d’eux pour nous aider. Si Cœlian avait pu la libérer, ils seraient déjà avec nous ! »

      Le prince Arnald poussa un soupir résigné. Entendre ses propres craintes exprimées à haute voix par son compagnon n’avait rien de rassurant. Il se voulut optimiste.

    - Si Cœlian était aussi prisonnier, alors il est quasiment certain que nous le saurions déjà. Notre ennemi ne se priverait pas de plonger nos cœurs dans le désespoir. Je ne serais pas étonné qu’il utilise Estelle pour faire pression sur nous.

    - Quel que soit le chantage auquel il puisse se livrer, Arnald, refusez ! Si je vous supplie de n’en rien faire, ne m’écoutez pas ! Nous devons résister à cet homme !

      Arnald eut un sourire amusé.

    - D’autant plus, qu’en tant que descendant de celui qui a essayé de le détruire il y a si longtemps, c’est sur moi que s’exercerait sa vengeance ! »

      Dans la cité arkanienne, tous les hommes valides se préparaient à la bataille. Ils rejoignaient peu à peu leurs postes sur les différents points stratégiques des remparts. Voyant que des mouvements avaient lieu dans le camp ennemi, Tryer enfila sa cotte de maille par dessus sa tunique.

    - Si Branag suit le même protocole que chez moi, il va bientôt nous envoyer une petite délégation pour exiger notre reddition sans conditions ! fit-il en observant le prince qui montrait quelques signes de nervosité.

    - Je déteste cette attente ! gronda celui-ci. Je déteste la guerre, mais plus encore ce moment angoissant où on ne sait pas encore ce qui va se passer.

    - Alors, soyez heureux, Arnald, car comme je l’avais prévu, voici les ambassadeurs venus pour vous rendre hommage.

    - Nous allons être fixés sur le sort de nos magiciens ! »

      Une petite troupe de six cavaliers sortit du camp de Branag pour s’approcher des remparts de la ville. Tous étaient vêtus d’un grand manteau de laine rouge, leur visage était dissimulé par un capuchon bordé de velours noir. L’homme de tête était porteur d’un grand étendard blanc.

    - Regardez le drapeau blanc, prince !

    - Ils viennent en paix, pour nous annoncer la guerre ! ironisa Arnald.

      Le porte-drapeau de la délégation leva le bras en guise de salut. Le prince prit la parole.

    - Que voulez-vous, étrangers ? L’intrusion de votre armée sur les terres d’Arkanie est assimilable à un acte de guerre !

    - Prince d’Arkanie, j’ai un message à te transmettre de la part de mon maître, le seigneur d’Andral !

    - Parle, tout les habitants de Koralia et leurs alliés t’écoutent !

    - Si vous libérez vivant le fils de mon seigneur, Mikalyas, si vous lui livrez la sorcière Estelle des Brumes et le mage inconnu qui les a enlevés, mon maître garantit la vie sauve à tous les arkaniens. Dans le cas contraire, la mort sera votre lot à tous.

      À ces mots, Tryer et Arnald échangèrent un regard brillant d’espoir. Branag ignorait où se trouvaient Estelle et Cœlian ! Sans nul doute étaient-ils libres !

    - Je ne comprends rien à vos paroles ! rétorqua le prince arkanien. Estelle des Brumes n’est pas en Arkanie. La dernière fois que nous avons eu de ses nouvelles, elle se constituait prisonnière, pour sauver la Cité Lumineuse de la destruction. Je n’ai jamais vu l’homme que vous appelez Mikalyas !

    - Tu mens, prince ! intervint le dernier des cavaliers qui se redressa sur sa monture. Subitement, il semblait plus grand et majestueux que les autres qui baissèrent la tête en signe de soumission.

    - Sans doute êtes-vous le seigneur d’Andral ! Je n’ai aucune raison de vous mentir. Contrairement à vous, je ne retiens pas des innocents prisonniers pour faire pression sur leurs proches !

    - Ton esprit et celui de ton allié me sont imperméables, prince Arnald ! Vous êtes protégés par un bouclier mental ! Tu ne peux pas nier l’évidence. Rends-moi mon fils !

    - Je vous répète que j’ignore où se trouve votre fils !

    - Tu l’auras voulu, prince présomptueux. D’ici peu, ta ville sera mienne. Toi, descendant d’Aslyan, tu connaîtras le prix d’une vengeance mûrie pendant plus de huit siècles.

    - Ainsi vous êtes bien le sorcier Branag de Quervy… Je n’ai pas voulu croire mon père, il y a trois ans ! Nos ancêtres ont jadis fait obstacle à vos projets maléfiques, nous ferons de même aujourd’hui. »

      Branag fit volte face, aussitôt imité par sa délégation, pour rejoindre ses troupes prêtes à livrer bataille.

    - Eh bien, je crois que nous pouvons nous préparer à affronter notre dernier combat, soupira Arnald.

    - Ils viendront, prince ! J’ai confiance en Estelle. Puisqu’ils sont libres, ils viendront ! »

      Malgré leur angoisse, tous les hommes d’Arkanie et leurs alliés se tenaient prêts. Les guetteurs sur les remparts regardaient l’armée ennemie qui restait immobile. Alors que le temps s’annonçait beau, des nuages sombres s’amoncelèrent brusquement à l’horizon. Un vent frais se mit à souffler par bourrasques, faisant claquer dans l’air les oriflammes, apportant une lourde odeur d’humidité. En quelques minutes, le ciel assombri s’illumina d’éclairs. Les craquements assourdissants du tonnerre résonnèrent entre les remparts.

      « Ce n’est pas naturel ! » murmura Tryer. Un trait de feu en provenance du camp ennemi tomba sur le premier mur d’enceinte. Les arkaniens virent la construction vaciller puis s’effondrer en partie. Un nuage de poussière acre dissimula brièvement la plaine à leurs yeux.

    - Nous sommes perdus ! souffla le prince Arnald. En moins d’une heure, Koralia sera anéantie !

    - Pas forcément, Arnald ! rétorqua Tryer avec optimisme. Il y a eu beaucoup d’éclairs, un seul a été réellement destructeur. Tout puissant que soit ce sorcier, il ne peut pas démolir Koralia sans s’épuiser.

    - Vous avez raison. Quitte à mourir, autant le faire en luttant. Empêchons au moins les balistes de s’approcher. »

      Le prince et Tryer rejoignirent leurs troupes. Quelques instants plus tard, les deux armées alliées quittaient la ville chacune par un côté pour se lancer à l’assaut de l’ennemi.

      Comme le comte l’avait prévu, le sorcier détourna son attention de la ville. Il se mit en devoir de protéger ses troupes. Ses boules d’énergie provoquèrent de nombreuses blessures dans le camp des arkaniens, sans pour autant porter atteinte à la détermination des combattants. Tous se battaient parce qu’ils n’avaient pas le choix. Il fallait combattre ou mourir.

      Au cœur de la bataille, Tryer et Arnald se retrouvèrent un instant face à face peu après le milieu du jour. Le comte de Queffelec était blessé au visage, une longue estafilade ensanglantée courait le long de sa joue. Le prince avait l’épaule en charpie.

    - Tryer, je crois que c’est la fin. »

      À cet instant, un étrange grondement rauque résonna dans le ciel, couvrant un instant le bruit des combats. Tous cessèrent de se battre, levant la tête en direction du nord. Deux formes étranges et manifestement immenses arrivaient par les airs.

    - Des dragons ! Ce sont des dragons ! »


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