• Chapitre 24

      Les deux jeunes gens émergèrent du sommeil, blottis l’un contre l’autre, réveillés par un éclat de rire. Devant eux, sur le lac, le dragon Lauréan nageait vers eux.

    - Bonjour les enfants ! lança-t-il. Je vois que la nuit a été bonne.

      Malgré leur gêne, Cœlian et Estelle retinrent leur souffle tellement il paraissait majestueux.

    - Bonjour Lauréan ! Je suis heureux de vous revoir. J’avoue avoir cru que vous nous aviez laissés tomber, glissa perfidement Cœlian.

      L’Yphaste accueillit la pique d’un hochement de tête amusé.

    - Je l’avais bien cherché ! Mais, sachez, enfants impétueux, que je suis loyal. Je vous aiderai dans votre combat.

    - Où étiez-vous, Lauréan ? insista-t-il.

    - Décidément, tu es aussi curieux qu’un gamin ! Je suis allé prendre des nouvelles de quelqu’un qui m’est aussi cher que l’est Estelle pour toi. Elle aussi est prisonnière. Mais contrairement à moi, son esprit pouvait voyager. Vous allez pouvoir la libérer.

    - Que faites-vous de la guerre initiée par Branag ? protesta Cœlian. Le désastre est imminent à Koralia ! Malgré tout son courage et la loyauté qu’il inspire à ses vassaux, Arnald ne pourra rien contre la magie maléfique que Branag a utilisée à la Cité Lumineuse. Il ne résistera pas longtemps.

    - Peut-être, chevalier ange gardien, mais si nous échouons, elle restera à jamais captive de sa grotte ! Tandis qu’en la libérant, nous ne perdrons pas beaucoup de temps. Elle aussi sera sauvée !

    - Il n’y a pas d’hésitation ! Où est-elle ? demanda Estelle qui se doutait de la réponse.

    - Coincée dans les montagnes du Nord. J’ai rompu le sortilège d’isolement du temps, celui qui nous a permis de vivre aussi longtemps sans nous nourrir. Mais je suis trop faible. Lyanis pourra me rendre ma puissance, c’est une guérisseuse Warjanyane. Sauf qu’elle ne peut se libérer sans aide de la grotte.

      Cœlian fronça les sourcils.

    - Où débouche le lac souterrain, Lauréan ? s’enquit-il.

    - Sous la cascade de Clemy, à quelques kilomètres de la cité.

    - Alors, attendez-nous là-bas ! Nous vous y rejoindrons dès que nous aurons récupéré Alya et Mikalyas.

      Le dragon acquiesça avant de replonger dans le lac.

      Sans perdre une seconde, Cœlian s’empara de la main d’Estelle pour les ramener auprès d’Alya. La panthère les accueillit avec des petits feulements de joie. Elle lécha tour à tour les mains d’Estelle et du chevalier. Toujours solidement ligoté, Mikalyas n’avait pas bougé mais son regard vert distillait tant de haine qu’Estelle en eut les larmes aux yeux. Cœlian remarqua sa tristesse. Il pressa doucement son épaule pour la réconforter. Puis, sans prévenir, il fit à nouveau usage de son pouvoir. Alsved et Morvack paissaient de concert dans une prairie devant une cascade.

    - Comment ont-ils pu s’échapper ?

    - Devine ! rétorqua Cœlian. Hier, quand je suis allé chercher les outils, j’en ai profité pour les sortir de cet endroit détestable que sont les écuries de Branag. Pas d’eau, pas de fourrage… Un enfer !

      Estelle aida Cœlian à installer son frère en travers de la selle d’Alsved. Le dragon les attendait au bord de la rivière, l’air impatient. Il se dressa en les apercevant.

    - Dépêchez-vous, les enfants ! Elle m’attend ! Eh ! Qui est votre prisonnier ?

    - Mon frère.

    - Ton frère ? Avec la haine qu’il ressent pour vous deux ! Il ne rêve que d’infliger à ton ange gardien les pires supplices et de te soumettre à ses fantasmes les plus cruels !

    - C’est la faute de Branag ! s’écria-t-elle. Il ne se souvient plus de moi. Vous est-il possible de le… libérer ?

      Lauréan rugit. Ils tremblèrent malgré eux.

    - Il n’y a pas vraiment de sortilège ! fit le dragon. Sa vie commence le jour où Branag l’a arraché aux bras de sa mère. Il lui a enlevé ses souvenirs ainsi que toute empathie avec ses semblables. Je ne peux rien faire pour lui, Estelle. Je suis navré. Ton seul espoir est que Branag soit suffisamment affaibli pour que son emprise disparaisse. Mais rien ne dit qu’il redeviendra comme dans tes souvenirs. Renonce à l’espoir de le retrouver. »

      La jeune femme essuya ses larmes d’un geste brusque.

    - Ça, je ne pourrais jamais m’y résoudre ! Je trouverai un moyen ! Rejoignons-nous la grotte ?

      Lauréan acquiesça.

    - Cœlian va vous y emmener tous. Moi je vous y retrouve ! Pour un dragon, de telles distances sont infimes.

    - Je n’y suis jamais allé ! objecta le chevalier.

    - Je vais te donner mes souvenirs !

      Cœlian sursauta en sentant l’esprit de la jeune fille se glisser en lui. Il eut la tentation de l’expulser de son âme, mais parvint à surmonter sa répugnance. Tout d’un coup, des images qu’il n’avait jamais vues commencèrent à défiler devant ses yeux. Du blizzard, un chemin dans la neige, puis soudain, une grotte…

      Il ferma les yeux pour mieux se concentrer.

    - Enfin, vous voilà !

      Allongé devant la grotte, Lauréan les accueillit d’un clin d’œil.

    - Moi, je ne peux pas entrer à l’intérieur. expliqua-t-il. Mais vous, vous pouvez la libérer !

    - Comment ?

    - Pourquoi ne m’a-t-elle pas demandé de le faire lorsque je suis venue la première fois ?

    - Parce qu’elle ne sait pas comment il faut procéder !

    - Et comment faut-il faire ? insista Cœlian qui ne comptait pas y passer la journée.

    - Il faut détruire le cristal.

      Estelle et Cœlian échangèrent un coup d’œil inquiet avant de pénétrer dans la grotte. La jeune fille avança tout de suite vers le fond de la paroi où le cristal sombre était toujours à sa place, sans faille.

    - La première fois, j’ai ouvert le mur en complétant le cristal. Mais là…

    - Peut-être faut-il cette fois enlever cet éclat ?

      Du bout des doigts, Estelle se mit à chercher sur la pierre précieuse. Au bout de quelques minutes, Cœlian s’impatienta.

    - Ce n’est pas comme ça qu’il faut faire ! Tu es sorcière, Estelle ! Je pense que tu dois détruire le cristal de la roche par la magie.

      La jeune fille leva vers lui son regard clair.

    - Mais oui ! Tu as raison ! Karystean m’a enseigné un rituel de destruction des cristaux ! Sauf… Il y a un problème, Cœlian. Je n’aurai pas assez d’énergie. À cette altitude, il n’y a rien pour faire une décoction de soutien.

    - Ça, c’est mon affaire ! C’est un travail d’ange gardien !

    - Bon…

      La jeune sorcière se concentra sur le cristal. Elle prononça à haute voix les paroles du rituel de destruction. Cœlian, derrière elle, avait posé les mains sur son épaule. Chaque fois qu’il sentait l’influx magique faiblir, il prenait le relais pour qu’elle utilise son énergie d’ange gardien. Malgré tout, Cœlian se sentait au bord de défaillir lorsqu’une explosion très lumineuse se déclencha. Dans un ultime réflexe, il poussa Estelle sur le sol en la protégeant de son corps.

      La déflagration se propagea dans la roche. La paroi de pierre se désagrégea dans un nuage de poussière accompagné d’un grondement assourdissant, répercuté par l’écho. Plaquée sur le sol, aux trois-quarts ensevelie, Estelle prit conscience du soudain silence qui s’installait. Elle essaya de se dégager, mais Cœlian ne faisait pas mine de l’aider. Les débris de rocher l’empêchaient de bouger. Elle prit une grande inspiration. Toutes les pierres qui la bloquaient s’élevèrent les unes après les autres, pour retomber en douceur dans un coin de la grotte. La jeune fille réussit à se lever mais Cœlian resta étendu sur le sol. Affolée, elle tomba à genoux auprès de lui. Elle se pencha pour écouter son cœur. Les battements étaient faibles, sa respiration à peine perceptible. La gorge serrée, elle écarta de son front les mèches sombres collées par la sueur, la poussière et le sang.

    - Estelle ? Tu vas bien ?

      La jeune femme se retourna pour découvrir Lyanis, libre, qui la regardait avec inquiétude.

    - Cœlian est en train de mourir ! gémit-elle.

      Lyanis s’agenouilla à côté d’elle. Elle effleura la joue du chevalier, pâle comme la mort.

    - Prends sa main ! ordonna-t-elle. Vite !

      Estelle s’exécuta tandis que Lyanis prenait l’autre.

    - Répète après moi les formules de reconstruction.

    - De reconstruction ? Mais ce sortilège s’applique aux objets !

    - Il faut reconstruire ce que le choc a détruit, Estelle. Ne discute pas !

      Lyanis serra fortement l’autre main d’Estelle. Elle commença à psalmodier les litanies que la jeune sorcière prononçait en même temps qu’elle. Au bout d’une dizaine de minutes, Lyanis cessa de parler, livide. Elle se leva.

    - Je crois qu’on ne peut plus rien faire, Estelle ! Il ne respire plus !

      Tandis que Lyanis se dirigeait vers l’extérieur, la jeune sorcière s’abattit sur le corps inerte du chevalier.

    - Cœlian ! Cœlian ! Tu n’as pas le droit ! Ne meurs pas !

      Folle de chagrin, elle embrassait désespérément les paupières closes, les lèvres pâles. Elle serra contre son cœur la main du chevalier de Mandaly.

    - Cœlian ! J’ai besoin de toi ! Je te demande pardon pour tout ce que j’ai fait ! Je veux que tu vives ! Je t’aime tant ! Ne m’abandonne pas ! Je te jure de ne plus jamais rien faire qui te contrarie, Cœlian ! Je t’obéirai, mais reste avec moi ! Reste avec moi !

      Un espoir fou lui traversa soudain le cœur. Elle essaya de s’introduire dans l’esprit du jeune homme. Il n’y avait plus aucune résistance. Tout semblait noir. Elle prit conscience de la souffrance qui régnait, puis d’une étrange lueur bleue qui semblait s’éteindre progressivement.

    « Vis, Cœlian ! » hurla-t-elle dans sa tête, envoyant des ondes d’énergie magique vers la lumière. « Reviens-moi ! Sans toi, je refuse de vivre ! »

      Elle ouvrit brusquement les yeux. Son cœur tressaillit en entendant des battements reprendre force dans la poitrine de l’homme qui l’avait tant de fois protégée. Le visage du chevalier reprenait des couleurs, son souffle se renforçait. Il se mit soudain à tousser en clignant des yeux comme une poupée mécanique.

    - Estelle ! murmura-t-il. Estelle, que s’est-il passé ? J’ai si mal…

    - Où as-tu mal ?

    - Les bras… Le dos… Estelle, je ne peux plus bouger les jambes !

      La panique qu’elle lisait dans les yeux du jeune homme la pétrifia d’angoisse. Elle respira profondément pour se calmer. Elle était sorcière, non ?

    - Je vais soigner ça, ne t’inquiète pas !

      Elle ferma les yeux pour explorer mentalement le corps de Cœlian, à la recherche du nerf sectionné par la chute des pierres. Lorsque son esprit eut trouvé, elle répéta le rituel de reconstitution.

      Cœlian broya dans sa main les doigts de la jeune femme. Il ne put retenir un hurlement de douleur. Son cri s’étrangla dans sa gorge lorsqu’il parvint à remuer sa jambe droite. Estelle caressa doucement sa joue. Il sentit la douleur s’atténuer.

    - Tu as la jambe brisée cette fois encore ! diagnostiqua-t-elle. Je n’ai plus assez de forces pour faire plus maintenant.   

      Épuisée, la jeune fille fondit soudain en larmes. Tant bien que mal, Cœlian l’attira contre lui pour la serrer très fort.

    - Je te dois la vie, Cœlian ! Si tu n’avais pas été là, c’est moi qui aurais été ensevelie sous ces rochers…

    - N’y pense plus, ma sorcière.

      Lyanis s’arrêta sur le seuil de la grotte, les yeux écarquillés. Elle poussa un petit cri de surprise qui attira l’attention du chevalier.

    - Ah, Lyanis, vous êtes libre ! Tant mieux ! Je n’aurai pas sacrifié ma jambe pour rien alors !

      Un inconnu apparut à ses côtés, la prenant par la taille d’un geste tendre tout en évaluant la situation d’un coup d’œil rapide.

    - Je t’avais bien dit que cette gamine était capable de faire des miracles. Tu as oublié qu’elle était amoureuse de lui, contrairement à toi !

      Cœlian fronça les sourcils.

    - Et vous, vous êtes qui ?

      L’inconnu rejeta en arrière ses longs cheveux en éclatant de rire. Estelle sursauta en constatant qu’ils étaient d’un beau vert de jade. Le regard rouge sombre lui fit comprendre ce qu’il en était.

    - Lauréan, c’est vous ! Mais alors… Lyanis… Vous aussi, vous êtes un dragon !

      Cœlian reconnut les intonations rauques de l’Yphaste.

    - Très maligne, la petite sorcière !

    - Comment vous êtes-vous…

    - Transformé en humain ? C’est ma Lyanis qui seule est capable de le faire grâce à son sang warjanyan. Bon, ne souhaitiez-vous pas rejoindre Branag pour essayer de lui mettre des bâtons dans les roues ?    

      Cœlian poussa un gémissement navré.

    - Rien ne nous ferait plus plaisir, Lauréan. Mais j’ai la jambe en morceaux et Estelle est à bout de forces !

    - Je suis une Warjanyane ! coupa Lyanis. Je suis la dernière représentante du peuple des dragons guérisseurs.

      Cœlian sursauta en voyant une lueur mauve entourer sa jambe. Une chaleur intense l’envahit.

    - Lève-toi, Cœlian ! Tu es complètement guéri maintenant !

      À cet instant, Cœlian décida que rien ne pourrait plus jamais l’étonner. Il se mit debout tandis qu’Estelle sentait un regain d’énergie courir dans ses veines.

    - Estelle et Lyanis, vous devriez vous associer toutes les deux ! plaisanta Lauréan. Aucune blessure, aucune maladie ne pourrait vous résister. La mort pourrait se mettre à la retraite !

      Lyanis haussa les épaules. Dans un geste spontané, elle serra contre elle Estelle, puis le chevalier de Mandaly.

    - Nous vous serons éternellement reconnaissant de ce que vous avez fait pour nous, tous les deux ! fit-elle. Sans vous, nous aurions été séparés et prisonniers jusqu’à la fin des temps.

      Cœlian sentit que l’émotion le gagnait lorsque Lauréan acquiesça en lui donnant une brève accolade.

    - Bon, il ne reste plus qu’à régler son compte à Branag ?

      La mention du nom du sorcier fit frissonner Estelle. Ses yeux roulèrent vers le ciel avant qu’elle ne se fige, le regard fixe. Inquiet, Cœlian voulut s’approcher mais Lauréan fit un geste apaisant.

    - Ce n’est rien, elle a eu une vision ! expliqua-t-il. Tu en prendras l’habitude ! Ne la brusque pas. Dans un instant, elle te dira tout.

      En effet, Estelle reprit ses esprits. Son regard effrayé se tourna vers lui.

    - L’assaut a été lancé, les troupes arkaniennes et celles de mon cousin sont en difficulté. »

     


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