• Chapitre 24

      Inquiet, Sandrun observait la cité désertée de Fyst du haut d’une des tours du rempart extérieur. Menée par Moreth, l’armée arkanienne avait généré un carnage. L’assassinat de la famille de Fyst avait été suivi d’un incendie qui avait poussé la population à abandonner la ville ravagée par les flammes. Il ne restait plus désormais que des pans de murs noircis. Tous les édifices en bois n’étaient plus que cendres. Il semblait n’y avoir plus âme qui vive, à l’exception des animaux qui erraient.

     L’impression désagréable qui perturbait le sorcier depuis qu’il avait quitté Koralia persistait. Il ressentait la présence de Branag et celle du dragon, sans parvenir à les localiser avec davantage de précision.

    « Viens ! » murmura une voix familière dans sa tête. « Laisse-moi te conduire… J’ai besoin de toi pour anéantir ce sorcier de malheur et nous libérer tous !

    - Prince Lauréan ! Où êtes-vous ? »

      L’image d’une grotte souterraine apparut dans son esprit. Il se hâta de s’y matérialiser. La caverne était très ancienne et profonde. Le plafond culminait à environ trois cents pieds au dessus du sol. Un lac souterrain aux eaux claires reflétait d’immenses stalactites aux formes biscornues. Quelques rais de lumière parvenaient ça et là de la surface par des puits rocheux étroits, emplissant la grotte d’une luminosité laiteuse. Les cristaux qui constellaient les colonnes de pierre renvoyaient des milliers d’éclats étincelants. Le décor somptueux laissa Sandrun indifférent, tout imprégné qu’il était de la présence de son ancien maître.

      Au bord du lac, Lauréan dominait de toute sa taille draconique une silhouette humaine recroquevillée sur le sol, inerte.

    « Sandrun ! gronda le dragon. Il faut annihiler définitivement les pouvoirs de ce sorcier funeste ! Mon père m’a enseigné un sort de confinement du pouvoir, utilisant un sceau en émeraude.

    - En émeraude ? s’étonna Sandrun, qui n’avait jamais entendu dire que les Yphastes maîtrisaient le pouvoir des gemmes.

    - Exactement ! Le seul moyen de rompre l’enchantement, est un sort de libération physique.

    - Alors, allons-y ! Que dois-je faire, Lauréan ?

    - Fournis-moi juste l’énergie nécessaire, je me charge du reste… »

      Sandrun laissa le dragon mettre en place un flux d’énergie entre eux avant de se concentrer sur les paroles du rituel. L’impression bizarre ne le quittait pourtant pas. Quelque chose attira brusquement son regard. Là-bas… Près du sol… L’air qui semblait onduler comme sous l’effet d’une forte chaleur…

    « Non ! » hurla-t-il en essayant de briser le faisceau d’énergie qui le liait à Branag tandis que l’illusion se dissipait.

      L’Yphaste, sous sa forme draconique, gisait sur le flanc. Son réveil subit avait provoqué la fluctuation du sort. Un rugissement furieux lui échappa lorsqu’il découvrit le lien entre les deux sorciers qui permettait à Branag de terminer son rituel.

      Sandrun tomba à genoux, impuissant face au pouvoir coercitif de son ancien maître. Devant ses yeux, une gangue d’émeraude ensorcelée se fixa sur la tête du dragon. Il frémit d’horreur en sentant les ondes maléfiques qui inhibaient le pouvoir du dragon tout en l’aveuglant.

      Dans un dernier sursaut de volonté, il essaya de se jeter sur Branag qui d’un geste de la main l’envoya se fracasser contre une stalagmite aux pointes acérées. Il retomba inerte sur le sol calcaire, comme un pantin désarticulé.

    « Lauréan ! Si tu es prêt à me transmettre le reste des secrets que ton père ne voulait pas me donner, fais-moi signe ! Mais tant que ce ne sera pas le cas, tu resteras enchaîné ici. Tu es sûr de ton choix ?

    - Va au diable, Branag ! cracha le dragon immobilisé. Un jour, je sais que je prendrai ma revanche. Toi, et ton minable petit acolyte, je vous pulvériserai !

    - Tant pis pour toi ! Tu ne mourras jamais de faim, Lauréan. Le sortilège crée comme une bulle intemporelle autour de toi.  Quand tu en auras assez de croupir ici, peut-être te décideras-tu ? »

      Le sorcier attrapa le corps de Sandrun par le bras pour le transporter par magie dans la forêt de Fyst. Il n’en avait pas encore fini de sa vengeance. Le frère de Karystean cligna plusieurs fois des yeux en gémissant, brisé physiquement.

    « Alors, mon disciple, es-tu prêt à revenir me servir de ton plein gré ?

    - Jamais ! murmura Sandrun qui serrait les dents aux pieds de Branag, atterré de l’erreur qu’il avait commise. Le choc contre la colonne de pierre de la grotte lui avait brisé un certain nombre d’os. Son corps n’était plus qu’une immense douleur. Mais il était hors de question de se laisser manipuler une fois de plus.

    - Alors ce sera de force ! Auparavant, je prends mes précautions. A part moi, personne ne retrouvera jamais l’Yphaste ! »

      Un puissant sortilège s’abattit sur Sandrun qui essaya tant bien que mal de protéger son esprit. Malgré sa résistance, il sentait l’esprit du sorcier s’infiltrer dans ses souvenirs, s’insinuer au plus profond de son être, effacer des pans entiers de sa mémoire… Des informations qu’il était vital de ne pas oublier…

      Un éclair mauve brûla ses yeux tandis que Branag jurait en relâchant son emprise. Il perdit à nouveau connaissance.

     ♦♦♦

       Lorsqu’il rouvrit les yeux, Sandrun était étendu dans un lit confortable. À son chevet, son frère somnolait. Il se dressa d’un bond en l’entendant remuer.

    « Petit frère… murmura-t-il. Où suis-je ?

    - Il y a plusieurs heures de cela, tu es apparu ici, les os brisés. Avec Lorenzo, nous avons réussi à tout remettre en place. Que s’est-il passé, Sandrun ? »

      Avec un soupir, il fit le récit de ce dont il se souvenait : la traîtrise de Branag, sa vaine tentative de se libérer, le puissant sort d’oubli.

    « Et alors, que Branag était sur le point de prendre complètement l’ascendant sur moi, Lyanis est arrivée. Je crois qu’elle l’a sérieusement blessé en le prenant par surprise mais il a profité de ce qu’elle s’inquiétait pour moi. Il a disparu. Avant de me renvoyer ici pour me sauver, elle a essayé de récupérer dans mes souvenirs le lieu où ce monstre a enfermé Lauréan. En vain : cela fait partie de ce que j’ai définitivement perdu… Comme notre enfance… Comme la voix de maman… Ma vie commence à l’auberge des clés, Karystean, là où tu m’as libéré… Branag a effacé tout le reste.

    - Et Lyanis ? s’enquit Lorenzo qui venait aux nouvelles avec son cousin et le roi.

    - Elle est repartie à la poursuite de Branag.

    - Alors nous devons la rejoindre ! s’exclama Aslyan avec fougue. Rany ! Lorenzo ! Avec l’aide de Karystean nous la trouverons !

    - Il faut d’abord réunir le conseil ! lui rappela Rany, malgré son envie de passer outre. Et alors seulement, mon roi, nous pourrons agir ! »

     ♦♦♦

       Épuisée, Lyanis se métamorphosa en humaine. Son corps nu ruisselait de sueur et de sang. Par la pensée, elle fit apparaître une armure légère pour se protéger. Elle s’adossa contre la paroi rocheuse de la grotte au cristal, celle qui contenait le portail de cristal d’où était parti Gwirreg pour emmener Léry en lieu sûr.

      Sa traque contre Branag s’était retournée contre elle : le sorcier l’avait attirée dans un piège auquel elle avait bien failli ne pas échapper. Il l’attendait dans les montagnes du nord. Il avait eu accès à une immense source d’énergie draconique qu’elle soupçonnait avoir été volée à Lauréan. Il venait de lancer un sortilège d’envoûtement des dragons guérisseurs qui l’avait ratée de peu. La Warjanyane tremblait encore de peur devant l’horrible sensation qui l’avait envahie. Ce sort puissant faisait partie des enchantements interdits par le code d’honneur des peuples dragons. Même le sortilège de discorde de Branag n’avait pas brisé cette règle ancienne. C’était un sort qui permettait à celui qui le lançait de s’approprier l’essence même de son adversaire warjanyan : ses connaissances, ses souvenirs, son énergie, ne laissant de la victime qu’une coquille vide qui mourait en quelques jours… Par chance, un tel sort était spécifique à son peuple. Il était inerte sur les Yphastes, sinon Lauréan serait déjà mort. Sur les humains, cela ne fonctionnait pas non plus. Hors d’haleine, elle comprit que l’erreur commise en se laissant entraîner par la colère à poursuivre le sorcier seule allait lui être fatale : elle n’avait plus assez de force pour rejoindre Koralia par magie. Et sous sa forme humaine, elle ne pourrait lui résister physiquement.

      Désespérée, elle se laissa glisser au sol, la tête entre ses mains. Il s’en fallait de quelques minutes pour que Branag découvre cette caverne…

      Lyanis fut soudain parcourue d’un long frisson. Son regard se perdit dans le vide, annonciateur de son pouvoir de clairvoyante. Elle eut une vision du futur : perdue dans une tempête de neige, une jeune fille aux boucles rousses approchait de la grotte, cherchait à y pénétrer en manipulant un éclat de cristal. Elle la sauverait…

    « Te voilà donc, Lyanis, dernière survivante du peuple Warjanyan… »

      La guérisseuse ne leva même pas les yeux vers le sorcier dont la présence maléfique avait interrompu sa vision.

    « Dépêchez-vous donc d’en finir, Branag ! » jeta-t-elle.

    - Oh, je n’en ai pas forcément envie, petite fille… ironisa-t-il. Te voir sous cette forme me fait envisager d’autres options. »

      Lyanis frémit. Elle projeta son esprit dans celui du sorcier qui se contenta de ricaner, la laissant découvrir par elle-même le sort de l’Yphaste.

    « Lauréan…

    - Il n’est pas près de se libérer, fille de la forêt Warjane. À moins, qu’il n’accepte ma domination mentale. Et ton sort va être équivalent ! La bulle temporelle est indépendante de moi. Espérer ma mort vous condamnera simplement à l’oubli. Pour y échapper, il suffit juste de se soumettre à mon autorité.

    - Jamais ! » cria-t-elle.

    - Alors tu resteras enfermée ici, jusqu’à ce que tu cèdes. J’ai un parfait sortilège de confinement humain. Cette grotte au cristal sera ta seule demeure. Tu n’en sortiras que lorsque tu me seras entièrement soumise ! »

      Branag leva les bras au ciel. Il lança une incantation tandis que la jeune femme désespérée essayait de dresser un bouclier protecteur. Elle y brûla ses dernières forces mais le maléfice brisa cette mince barrière au bout de quelques minutes. Elle sentit un contre-sort la toucher en même temps que le sort de Branag. Elle rouvrit brusquement les yeux.

    « Pardon ! Lyanis ! » hurla Sandrun des Brumes tandis qu’elle avait l’impression de s’évaporer au sens propre comme au figuré.

      Branag de Quervy poussa un cri de rage en voyant la situation lui échapper. Tous ses ennemis étaient réunis autour de Sandrun qui défaillait sous l’effet du sortilège qu’il venait de lancer : Karystean, Rany, le petit roi et la reine, qui soutenait magiquement Sandrun, l’amazone Naéma d’Amariel, la duchesse Aura et le marquis de Mirel. Et un inconnu qu’il reconnut à sa ressemblance frappante avec son père. Il s’étrangla de rage.

    « Léry de Kilmar ! C’est ta disparition qui est la cause de ce désastre ! Mais je n’ai pas encore perdu !

    - Vous nous avez fait suffisamment de mal, Branag ! » lança Aslyan du haut de ses dix ans. « Vous avez tué le père de Léry et mes grands-parents, vous avez massacré tous les dragons… 

    - Et je vais exterminer ce qui reste de la famille royale d’Arkanie, toi le premier, insolent jouvenceau ! » compléta le sorcier qui avait repris ses esprits. « Je ne laisserai personne se mettre en travers de ma route ! »

      Le sorcier disparut soudain à leurs yeux. Lorenzo se concentra. « Regardez ! lança-t-il. Il est là-haut ! »

      Sous leurs yeux, Branag lança une avalanche de sorts contre eux. Instinctivement, le duc de Kilmar mit en place un bouclier magique, puisant au cœur de ses ressources d’ange gardien pour protéger ses amis.

    « Où est Lyanis ? » hurla Naéma à travers le vacarme provoqué par les étincelles de magie. Sandrun baissa la tête.

    « J’ai dévié le sort de Branag mais je ne sais pas si son destin sera plus enviable. Son corps est enfermé dans la paroi de la grotte où seuls certains élus pourront entrer. Là, son esprit répondra à trois questions et pas une de plus, puis ce sera terminé. Je ne sais pas comment la sortir de là… Je n’ai même plus de forces pour combattre Branag. Tout est perdu !

    - Mais nous avons encore suffisamment d’énergie ! protestèrent les autres. Nous y arriverons.

    - Aucun sort ne pourra le vaincre directement. Lorenzo ne pourra pas tenir éternellement alors que ce monstre est gavé de l’énergie volée à Lauréan ! constata Karystean.

    - S’il est concentré par sa magie, il ne prêtera pas attention à son corps physique, n’est-ce pas ? demanda Rany.

    - À quoi penses-tu, mon fils ? s’enquit Lestian.

    - J’ai une idée un peu diabolique… »

      Le petit roi battit des mains tandis que Lorenzo tombait un genou à terre à bout de forces.

    « Dépêchez-vous ! souffla-t-il. Je ne tiendrai plus très longtemps. »

      Rany, son père et le roi disparurent derrière la grotte tandis que Karystean créait une illusion de leur présence. Ils escaladèrent la montagne pour parvenir au dessus de Branag, totalement aveuglé par son sentiment de triomphe.

    « À vous, Votre Majesté ! » murmura Lestian en appuyant de toutes ses forces contre le rocher qui surplombait le sorcier, imité par son fils.

      Aslyan répéta une incantation soufflée par Karystean et la roche se descella. Quelques secondes plus tard, elle plongeait dans le vide, exactement à l’endroit où se trouvait le sorcier.

      Après le fracas du bloc de pierre s’écrasant devant eux, il y eut un grand silence. Lestian se pencha au dessus du vide. Un bras inerte, ensanglanté, dépassait du rocher.

    « Branag est vaincu ! » soupira-t-il, soulagé.


  • Commentaires

    1
    Mercredi 2 Septembre 2015 à 13:40

    Bien fait ! Bien fait !

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