•   Les premiers rayons de soleil pointaient à l’horizon lorsque le chevalier de Mandaly ouvrit les yeux. De l’autre côté du feu, Estelle dormait encore.

    - Pas de ça, Mikalyas ! murmura-t-il.

      Le jeune homme blond était en train de se débattre dans ses liens, essayant de les arracher.

    - Lorsque Branag nous retrouvera, je… Je t’écorcherai vif !

    - Charmante attention ! ricana Cœlian. Puisque nous sommes entre nous, sache simplement, que si tu n’étais pas le frère d’Estelle sous l’influence d’un détestable sorcier, je t’aurai déjà supprimé sans fioriture pour ce que tu lui as fait subir !

      Haussant les épaules, il se détourna pour rallumer le feu tandis que la jeune fille se réveillait. Il la regarda s’étirer, résistant à grand peine à l’envie de l’embrasser. Non, il était en colère contre elle.

    - Bonjour, sorcière !

    - Bonjour, Cœlian ! Je vais t’aider !

      Cœlian secoua la tête.

    - Il n’en est pas question ! Depuis une semaine tu sers d’esclave à ton frère, alors tu peux te reposer un peu.

      Estelle resta assise, regardant le chevalier préparer un repas frugal. À sa grande surprise, il détacha les bras de Mikalyas pour lui permettre de se nourrir.

    - Je garde un œil sur toi, Mikalyas. Alors ne fais pas le malin ! Alya ? Tu le surveilles ?

      Estelle eut un sursaut d’étonnement en voyant la panthère venir se coucher juste devant Mikalyas.

    - Elle t’obéit maintenant ?

    - C’est mon charme naturel !

      Ils mangèrent en silence. Estelle était troublée par l’assurance de son compagnon. Elle ne comprenait pas très bien ce qui s’était passé. Elle constatait juste qu’il détenait désormais un pouvoir différent du sien, tout aussi important, grâce auquel il avait pris la direction des événements.

    - Que devons-nous faire maintenant, Cœlian ?

    - Comment ? Tu t’intéresses à mon avis ? Je croyais que c’était toi qui prenais les décisions de manière unilatérale ?

      Elle baissa la tête.

    - Tu es vraiment en colère contre moi… À raison car je n’ai rien appris auprès de Branag. Nous devons absolument aller à la Cité Perdue. Mais j’ignore toujours où elle se trouve.

      Le sourire moqueur réapparut sur les lèvres du chevalier. Il sortit de sa sacoche un vieux grimoire relié de cuir teinté de vert.

    - Voilà une des choses que j’ai trouvées dans mon exil forcé à Koralia. Je te l’offre. Regarde à la sixième page.

      Perplexe, la jeune sorcière prit l’ouvrage avec respect. Elle écarquilla les yeux en lisant l’introduction.

    - Mais… C’est…

    - Un écrit de ton père, acquiesça Cœlian.

      La jeune fille émue se plongea dans sa lecture. Cœlian détourna le regard en voyant les larmes qui perlaient au bout de ses cils.

    - La Cité Perdue et celle de Fyst ne font qu’une ! s’exclama-t-elle soudain. C’est là que nous devons aller pour trouver Lauréan.

      Elle voulut continuer à lire, mais Cœlian s’empara du recueil.

    - Rends-le moi, Cœlian ! supplia-t-elle.

    - Non, Estelle. Le reste n’est pas utile pour l’instant. Ce que contiennent ces pages nous ferait perdre du temps. Il faut rejoindre Fyst au plus vite !

      Mikalyas éclata de rire.

    - Vous n’entrerez pas dans cette cité ! lança-t-il, sarcastique. On ne vous laissera pas passer, sans ordre de ma part, ou de celle de mon père ! Fyst a été reconstruite en secret, c’est notre base arrière !

    - Il faut décider de ce que nous allons faire de ton… de ton frère, ajouta Cœlian, sans lui répondre. Moi, je pense qu’il serait très bien dans la cellule avec Enyales de Rodis. S’il était hors de ma vue, je ne serais pas sans arrêt obligé de me répéter qu’il est ton frère pour m’empêcher de le tuer !

      Estelle regarda au loin.

    - Cœlian, j’ai peut-être une idée, mais… Elle me répugne un peu…

    - Dis toujours !

    - Si je prenais le contrôle du corps de mon frère…

      Cœlian tressaillit.

    - Prendre le contrôle de Mikalyas ? Comment ?

    - De cette manière !

      Cœlian observa la jeune fille, puis Mikalyas. Celui-ci se débattait dans ses liens, manifestement terrorisé par ce qu’il avait entendu. Soudain, il cessa tout mouvement. Ses muscles se relâchèrent. Il cligna mécaniquement des yeux, puis secoua la tête. Rapidement les mouvements devinrent fluides, quasiment naturels. Le jeune homme sourit.

    - Ne fais pas cette tête-là, Coelian ! s’exclama-t-il tandis que le chevalier de Mandaly écarquillait les yeux. Tu vois, il dit et fait exactement ce que je veux ! C’est comme une marionnette.

    - Impressionnant ! Tu es effrayante, petite sorcière, le sais-tu ? Tu peux aussi le faire se mouvoir ?

      Estelle lui fit hocher la tête avant de se retirer de l’esprit de son frère. Immédiatement, les traits du jeune homme se déformèrent de rage. Il se mit à hurler.

    - Tu me paieras ça, garce ! Je te le ferai regretter ! Tu m’imploreras, mais ton châtiment sera sans fin !

    - Tais-toi, Mikalyas ! coupa Cœlian. Estelle, Andral était presque à Koralia. Nous n’avons pas de temps à perdre.

      En quelques minutes, ils avaient rassemblés leurs affaires. Tandis qu’il harnachait leurs montures, Estelle se mit à ramasser quelques plantes.

    - Tu n’auras pas besoin de ça. Tu t’occupes de contrôler ton frère, je nous transporte là où il faut !

    - Mais…

    - Il n’y a pas de mais ! À Koralia, j’ai rencontré ton amie Lyanis. Elle m’a révélé certaines choses fort intéressantes à mon propos. La seule chose que tu as à savoir actuellement, c’est que je suis capable de nous emmener tous à Fyst.

      Mikalyas se débattit, mais sans écouter ses protestations, Cœlian le jeta en travers de la selle d’Alsved, avant d’inviter la jeune fille à grimper en croupe derrière lui sur Morvack.

    - C’est parti ! lança-t-il.

      Estelle s’accrocha à la taille du chevalier. Elle posa sa joue contre son dos, respirant son odeur familière. Ce contact qu’il lui refusait depuis la veille lui manquait terriblement.

    « Je t’aime, Cœlian ! souffla-t-elle.

    - Je suis toujours en colère contre toi ! rétorqua-t-il en se raidissant.

      Elle ferma les yeux. Une sensation de vertige s’empara brusquement d’elle. Lorsqu’elle les rouvrit, ils étaient sur une colline surplombant une plaine qui semblait vide au premier abord. Elle sentit une onde de magie émaner de Cœlian. L’air se mit à trembler comme sous l’effet d’une chaleur intense. La cité de Fyst apparut devant eux, l’illusion qui la masquait se dissipant progressivement.

    - Tu es donc un sorcier, toi aussi ! Pourquoi me l’avoir caché ?

    - Non. Je ne suis pas un sorcier. Imagine-toi que je n’avais aucune idée de ces… intéressantes possibilités avant d’être expédié à Koralia contre ma volonté !

      Estelle baissa la tête sous le reproche.

    - Nous discuterons de tout ça plus tard, lorsque nous aurons trouvé ce Lauréan ! Occupe-toi de ton frère.

    - Non ! hurla Mikalyas en voyant sa sœur se tourner vers lui, le regard lointain.

      Le cri s’interrompit brusquement. Estelle hocha la tête.

    - Tu peux le détacher, Cœlian. Je le contrôle.

      Le chevalier s’exécuta. Il regarda avec un peu de dégoût le jeune homme blond enfourcher Asveld. Estelle grimpa en croupe derrière lui, redoutant une rebuffade de son compagnon si elle se hasardait à le toucher une fois de plus.

    - Allons-y ! lança la voix froide de Mikalyas.

      Les trois cavaliers, suivis de la panthère avancèrent calmement vers la Cité Perdue. Manifestement, Mikalyas n’avait pas menti. Les remparts de la ville étaient fermés. De nombreux soldats en arme patrouillaient devant les portes.

      Estelle se blottit plus près de son frère comme ils arrêtaient leurs montures devant la grande porte.

    - Holà, étrangers ! lança un lieutenant à l’uniforme sombre. Passez votre chemin, il n’y a rien à voir !

      Estelle inspira profondément.

    - Ouvrez immédiatement ! cria Mikalyas. Je veux entrer dans la cité. Je suis envoyé par mon père ! Je suis le fils du prince d’Andral !

    - Seigneur Mikalyas ?

    - Par tous les diables, comment aurais-je pu voir au-delà du sortilège sinon ! Dépêchez-vous d’ouvrir cette porte ! Je suis pressé de rejoindre mes appartements avec mes nouveaux compagnons !

      Il y eut une discussion âpre avant que les lourdes portes de bronze tournent enfin sur leurs gonds.

    - Dépêchez-vous un peu ! répéta Mikalyas.

      L’air hautain, il franchit les portes. Ils ne prononcèrent plus un seul mot tant qu’ils ne furent pas à l’intérieur du palais qui dominait un peu la ville.

    - À ton avis, Cœlian ? Où allons-nous trouver un dragon ici ?

      Le chevalier de Mandaly secoua la tête.

    - Sans doute dans un sous-sol quelconque. Ton frère connaît-il la topologie de cet endroit lugubre ?

      Estelle se figea. Il comprit qu’elle avait beaucoup de mal à faire les deux choses à la fois.

    - Il ne sait rien ! fit-elle. Il n’a jamais eu le droit d’entrer dans la tour Nord. Personne n’y est jamais entré non plus. Aucun serviteur, aucune femme.

      Un sourire diabolique fleurit sur les lèvres du chevalier.

    - Alors, nous allons y faire un petit tour !

      Devant la grande tour noire, Estelle fut parcourue par un frisson d’angoisse, assaillie par une vague de magie noire latente. Cœlian ressentit son malaise en écho. Il essaya de lui insuffler un peu de courage.

    - La porte est fermée ! constata-t-il. Tu restes là ?

      Sans attendre sa réponse, il disparut dans un éclair bleu. En l’attendant, Estelle observa son frère assujetti à sa volonté avec un peu de tristesse. Dans sa tête, elle entendait ses imprécations rageuses.

    - Je t’en prie, Mikalyas ! émit-elle directement à son esprit. Ne t’énerve pas ! Je fais ça pour sauver ton âme !

      Devant elle, la porte grinça de lugubre manière. Elle tourna lentement sur ses gonds. Derrière, Cœlian l’accueillit d’un sourire amusé.

    - Bienvenue belle dame, dans le royaume des ténèbres. Votre marionnette sera également bien reçue.

    - Qu’y a-t-il là-dedans ?

    - Des livres, des fioles, beaucoup de poussière, une forte odeur de rance et de moisi… Un escalier qui semble descendre vers les entrailles de la terre !

    - Alors, allons-y !

    - Attends ! Nous n’avons plus besoin de ton frère ! Ce boulet va nous encombrer. Je vais le ligoter pour l’envoyer à Kendal…

    - Non ! coupa Estelle. Je t’en prie, laissons-le ici. Peut-être le dragon pourra-t-il le sauver ?

      Il leva les yeux au ciel en attachant le jeune homme qui se laissait faire sans bouger. Lorsqu’il l’eut également bâillonné, la sorcière relâcha son emprise. Immédiatement le regard vert de Mikalyas devint noir de rage. La jeune fille évita ce regard accusateur, le cœur serré.

    - Jamais plus je ne ferai une chose pareille ! murmura-t-elle. C’est trop horrible !

    - En effet, être manipulé contre son gré est terriblement déplaisant ! acquiesça Mandaly avec froideur.

      Mortifiée, Estelle le suivit dans le grand escalier sans répondre.

      Ils descendirent pendant un certain temps dans une luminosité pâle et incertaine. Estelle suivait Cœlian, mais son angoisse devint si forte qu’elle éprouva le besoin lancinant de se rapprocher de lui. Elle n’y céda pas, prévoyant trop bien quelle serait sa réaction.

    - Ça ne va pas, petite sorcière ?

    - Je ne sais pas… J’ai du mal à raisonner dans ces ténèbres. Ne trouves-tu pas qu’il fait de plus en plus chaud ?

      Cœlian fronça les sourcils. Il prit conscience de ses cheveux collés sur son front et contre sa nuque par la transpiration.  Quelques instants plus tard, ils débouchèrent dans une immense grotte, baignée dans une lueur étrange dont le coloris semblait incertain, entre le blanc opalescent et le bleu turquoise. Après l’obscurité de l’escalier étroit, tout cet espace lumineux leur donna une brutale impression de vertige. L’atmosphère chargée d’humidité nimbait de petites gouttes tout ce qui se trouvait dans la grotte. Rapidement, les vêtements et les cheveux des deux intrus furent recouverts de cette rosée irisée.

    - Comme cet endroit est beau ! souffla Estelle.

    - Moi qui croyais que les sorciers maléfiques se complaisaient dans des antres sombres et effrayants !

      La sorcière frissonna en regardant tout autour d’elle.

    - Mais cet endroit est aussi terrifiant, Cœlian ! L’air est plein de douleur, d’angoisse et de rage contenue !

    - Je ne ressens rien de tel pour l’instant. Cherchons ce dragon, si tant est qu’il existe vraiment…

      Ils avancèrent de quelques pas sur les rochers.

    - C’est vraiment magnifique ! Regarde, Cœlian !

      Fasciné par le grand lac souterrain aux reflets étincelants, Cœlian ne répondit pas. Il n’avait jamais vu un tel endroit. Pourtant, les impressions décrites par Estelle un peu plus tôt l’assaillirent à son tour. Il se sentit traversé par un sentiment de solitude terrifiant, puis il eut froid, tandis qu’une grande tristesse l’envahissait.

    - Tu avais raison. Il y a bien quelqu’un qui souffre ici !

      Ils avancèrent doucement vers la zone d’ombre d’où semblaient émaner les impressions qui les troublaient. Un rugissement violent les fit reculer de quelques pas.

    - Branag, chien maudit ! Viens-tu encore une fois te repaître de ma souffrance ? Jamais je ne te céderai !

      La voix de baryton résonna avec force sous les cavités creusées dans la roche. Estelle se mit à trembler.

    - Lauréan ? appela-t-elle. Est-ce vous ?

      Un cliquetis métallique se fit entendre derrière le rocher.

    - Qui est là ?

    - Je me nomme Cœlian de Mandaly ! lança le chevalier. Je suis accompagné de ma femme Estelle de Mandaly.

      La jeune fille haussa un sourcil interrogatif mais le regard impérieux de Cœlian la dissuada de rien dire.

    - Qu’êtes-vous venus faire ici ?

    - Nous sommes à la recherche du dragon Lauréan. Il est le seul à pouvoir nous aider. Branag a décidé d’envahir les royaumes de la surface.

    - Je ne peux rien faire pour vous ! Je suis moi-même prisonnier de Branag. »

      Les deux humains contournèrent le monticule rocheux qui dissimulait Lauréan à leurs yeux.

      Allongé sur le sol, enchaîné par d’énormes maillons d’acier aux parois de la grotte, le dragon gisait sur le flanc. La gigantesque créature devait bien mesurer une dizaine de mètres de longueur pour trois mètres de hauteur. Ses grandes ailes vert sombre étaient repliées sur le côté. Ses écailles opalines luisaient tristement. Un énorme casque métallique dissimulait ses yeux. Cœlian comprit qu’il était réduit à l’impuissance par les ondes maléfiques qui émanaient de ce couvre-chef.

    - Vous êtes bien Lauréan, n’est-ce pas ? demanda Cœlian.

    - Vous me cherchez, donc quelqu’un vous a envoyé à moi ! Qui ?

    - Une prophétesse du nom de Lyanis…

    - Elle est vivante ! Où est-elle ? coupa brusquement le dragon.

    - Elle est enfermée par un maléfice dans une grotte des montagnes du Nord.

    - Je connais cette grotte !

      L’animal fabuleux déploya ses ailes pour tenter de s’envoler mais les chaînes l’empêchèrent de se redresser complètement. Il lutta quelques instants avant de retomber, abattu.

    - J’étais le plus puissant des princes Yphastes ! Maintenant, je ne suis qu’un reptile visqueux, condamné à rester enchaîné, incapable de la retrouver !

    - Il doit bien y avoir un moyen pour vous libérer ? murmura la jeune femme, bouleversée par le désespoir de Lauréan.

      Le dragon leva la tête, humant l’air dans la direction d’Estelle.

    - Je sens de la magie… Oui, il y a une sorcière près de moi !

    - J’en suis une, Lauréan, acquiesça-t-elle.

    - Alors, tout n’est pas perdu ! La voix grave se teinta d’espoir. Ce maudit masque me réduit à l’impuissance depuis presque neuf cents ans !

    - Vous êtes ici depuis neuf siècles ? s’exclama Cœlian horrifié.

    - Il y a exactement huit cent quatre-vingt treize ans deux mois et huit jours que Branag m’a enfermé ici, aidé par son disciple dévoué, Sandrun des Brumes.

      Cœlian se mordit les lèvres. Il espérait bien éviter ce moment. Estelle pressa ses mains contre sa bouche.

    - Non ! Ce n’est pas possible ! Vous mentez !

    - Qui es-tu, sorcière, pour mettre en doute mes paroles ?

    - Je suis la fille de Sandrun ! »

      L’Yphaste rugit avec une telle force que la jeune fille recula de quelques pas, terrorisée. Cœlian, lui, ne bougea pas.

    - Lauréan ! Par pitié, calmez-vous ! Je ne peux pas vous libérer seul, vous avez besoin d’Estelle. Sandrun des Brumes a été trompé par Branag ! J’ai lu son grimoire que j’ai trouvé à Koralia. Suite à un maléfice d’illusion, il croyait vous prêter main-forte lorsqu’il a prononcé les incantations qui ont permis à ce monstre de vous enfermer ici. À son retour, Branag a tué Sandrun et sa femme, enlevé son fils. Estelle n’a survécu que parce que son père l’a protégée de son sang.

      Lauréan se calma instantanément.

    - Il est mort ? Fille de Sandrun, tu es toujours là ?

    - Je suis là, Lauréan, répondit-elle dans un sanglot.

    - J’ai besoin de toi pour la première étape de ma libération. Il te faut une émeraude.

    - Mais je n’en ai pas, Lauréan ! Branag les a toutes réquisitionnées…

    - Tu te trompes, Estelle. Souviens-toi de celle que tu m’as donnée !

      Cœlian lui lança la pierre précieuse qu’il conservait jalousement à sa ceinture.

    - Alors, c’est parfait ! Sorcière, tu dois mettre l’émeraude sur le casque. Ensuite tu prononceras les paroles du rituel de libération.

      Estelle se les remémora mentalement.

    - Ce simple rituel ?

    - Vu que je n’ai pas accès à la magie, n’importe quel sort suffit à me bloquer.

      Lauréan posa sa tête sur le sol. Estelle retint son souffle en s’approchant de son mufle. Entre les faux yeux du casque, elle déposa la pierre précieuse dans une petite alvéole. Aussitôt, une lueur aveuglante émana de l’objet. Cœlian força Estelle à reculer. Malgré son angoisse, elle prononça à haute voix les paroles du rituel. Au dernier mot, le masque vola en éclat. Cœlian généra une barrière magique pour les protéger des morceaux métalliques qui jaillissaient.

    - Mais vous n’êtes que des enfants ! lança le dragon étonné en recouvrant la vue pour la première fois depuis presqu’un millénaire.

      Ses yeux rouges brillaient dans la pénombre. Estelle détourna le regard, essayant de lutter contre l’esprit qui envahissait le sien. Cœlian réagit instinctivement. Il mit en place le bouclier mental que lui avait enseigné Lyanis. Estelle se sentit tout de suite mieux. Lauréan observa le couple devant lui.

    - Très intéressant ! murmura-t-il. Il y a peu de temps que tu es une sorcière ! Et toi ? Tu es son ange gardien, n’est-ce pas ?

      Estelle écarquilla les yeux. Lorsque Cœlian l’avait incitée à lire dans son esprit, elle avait rencontré ce concept, sans le comprendre littéralement. Pour elle, c’était une façon de parler.

    - Tu es quoi ? répéta-t-elle.

    - C’est vraiment le comble ! ricana l’Yphaste. Des gamins qui ne savent même pas ce qu’ils sont ! Branag vieillit, décidément.

      Cœlian se fâcha.

    - Il est vrai que je ne connais ma condition d’ange que depuis quelques jours, mais ça ne vous permet pas de vous moquer de nous ! Nous n’avons pas de temps à perdre en bavardages ! Branag est à deux jours de marche de Koralia. Il faut vous libérer complètement, si possible désenvoûter le frère d’Estelle, empêcher un massacre et sauver l’Arkanie !

      Le dragon partit dans un tonitruant éclat de rire qui résonna, amplifié par l’écho. Cœlian ne put réprimer un sourire tant il était communicatif.

    - Vous êtes vraiment très jeunes ! Après presque deux mille ans d’existence, je ne me soucie pas d’une journée ! Il ne suffira pas de me libérer pour débarrasser Mystia de Branag…

    - Commençons déjà par là ! Que devons-nous faire ?

    - Il ne reste plus qu’à détacher les chaînes d’acier qui m’immobilisent. Branag a fait en sorte que la magie soit impuissante !

    - Mettons-nous au travail alors !

      Les deux jeunes gens travaillèrent pendant plusieurs heures, attaquant les énormes maillons de fer avec des outils que Cœlian était allé voler dans la cité. Lorsque le dernier lien céda, Estelle se laissa glisser au sol, épuisée.

      Lauréan poussa un rugissement de plaisir. D’un bond gigantesque, il plongea dans le lac souterrain. Cœlian faillit le suivre, puis il se ravisa. Si le dragon décidait de partir, il ne pourrait pas l’en empêcher. Il se laissa tomber à côté de la jeune sorcière.

    - Où est-il ? demanda-t-elle sans ouvrir les yeux.

    - Je ne sais pas.

      Elle semblait si fragile, vidée de toutes ses forces. Cœlian ne put plus résister. Il se pencha vers elle, pour dégager son front des mèches collées par la sueur et la poussière.

    - Je t’en prie, explique-moi.

      Il comprit tout de suite de quoi elle parlait.

    - Il paraît que je suis un démon responsable d’une sorcière. Je suis ton ange gardien. Si j’ai bien compris, j’ai un certain nombre de pouvoirs défensifs. Si je le décide, je suis imperméable aux pouvoirs des sorciers. Je peux protéger les autres de ces pouvoirs, dans une certaine limite. C’est comme ça que je t’ai libérée de Branag ou que j’ai empêché le dragon de fouiller ton esprit sans ta permission.

    - Et Mikalyas ?

    - Pour lui, j’ai essayé, mais je n’y suis pas parvenu.

      Estelle se mit à pleurer doucement.

    - Pardonne-moi, Cœlian.

      Le chevalier sentit les restes de sa colère fondre comme neige au soleil. Il effleura sa joue de ses lèvres.

    - Je n’ai rien à te pardonner, Estelle. Si tu n’avais pas agi comme tu l’as fait, je n’aurais pas rencontré cette Lyanis, je n’aurais pas appris à te protéger. La Cité Lumineuse aurait été détruite. Malgré ce que tu as dû souffrir, je dois reconnaître que tu as fait le bon choix.

    - Mais nous aurions dû en discuter ensemble !

    - Je ne suis pas sûr que je me serais rendu à tes arguments… As-tu envie de te baigner ? murmura-t-il.

      Elle lui jeta un coup d’œil interloqué. Sans attendre sa permission, il se débarrassa de tous ses vêtements, fit de même pour elle et la souleva dans ses bras. Ils sentirent une bienfaisante énergie envahir leurs corps au contact de l’eau tiède. Ils nagèrent un long moment dans le lac souterrain. Estelle sortit de l’eau la première. Elle s’assit sur un rocher plat. Elle observa son ange qui revenait vers elle. Le regard bleu étincelant plein de promesses l’envoûtait. Lorsqu’il l’attira contre lui, elle ne résista pas. Il l’embrassa longuement avant de murmurer à son oreille.

    - Je t’aime tellement, mon Estelle. J’ai eu si peur de te perdre lorsque tu t’es livrée à lui… Je ne voudrais pas avoir à te survivre… »

      Cette phrase fut comme un électrochoc pour Estelle. Elle prit sa décision.

    - Je t’aime ! souffla-t-elle avant de se laisser entraîner dans un tourbillon de plaisir.

     


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