• Karystean pénétra avec un peu de mélancolie dans la grande salle de l’auberge des Quatre Clés, le lieu où son frère aîné et lui venaient s’amuser tous les vendredis soirs à la fin de leur adolescence, juste avant que leur père ne les sépare. Il avait envoyé Sandrun découvrir les arcanes de la magie avec Branag de Quervy tandis que lui devenait le disciple de Gwirreg Mornay. Les deux frères s’aimaient plus que tout. Ils avaient très mal supporté leur séparation. Ils avaient correspondu pendant dix années avant que ne se déroule le drame qui avait vu la mort des souverains d’Arkanie et la prise progressive et insidieuse du pouvoir par Branag. Karystean se souvint avec douleur de la violente dispute qui les avait opposés, dans cette même auberge. L’aveuglement de Sandrun, qui refusait d’admettre que son maître puisse être l’instigateur de ce drame, ne pouvait pas être naturel. Les deux frères ne s’étaient plus revus jusqu’à l’arrestation et l’exécution sommaire de Gwirreg Mornay.

      Karystean frémit en se souvenant de l’humiliation infligée alors par son frère aîné, qui l’avait laissé pantelant de rage et de chagrin. Après avoir foudroyé par surprise son ange gardien, le jeune écuyer Solean Rescol, Sandrun l’avait vaincu avec tant de froideur et de mépris qu’il avait eu l’impression de lutter contre une statue de marbre et non contre un humain. Pourtant, il n’avait pas tué son cadet alors que celui-ci gisait épuisé à ses pieds. Un éclair de désespoir, vite réprimé dans les yeux d’opale de son frère, l’avait convaincu de la triste vérité. Sandrun des Brumes n’était plus qu’un pantin manipulé par Branag de Quervy. Sa volonté propre était sans arrêt contrée et matée par la domination de son maître. Lorsqu’il eut enfin apaisé sa rage et son chagrin devant la mort de son ami Richard, il passa huit longues années a chercher et fouiller dans toutes les bibliothèques d’Arkanie, à écumer les archives et interroger les sorciers pour déterminer s’il existait un sortilège de désenchantement, en vain. Jusqu’à l’arrivée de Lauréan.

      Un fourmillement dans son échine l’avertit de l’approche d’un sorcier. Il vida d’un trait son verre d’hydromel avant de se carrer dans son fauteuil, sans perdre de vue la porte d’entrée de la taverne. Un pincement lui traversa le cœur lorsque son regard croisa celui de son frère dont le visage encadré de boucles blondes ne trahissait aucune émotion. Sandrun avança calmement jusqu’à sa table. Karystean se raidit, attendant le choc. Mais Sandrun tira simplement une chaise pour s’asseoir face à lui.

    « Tu es revenu, fit-il d’une voix glaciale. Et tu as osé m’ordonner de me rendre ici. La correction de la dernière fois ne t’a donc pas suffi ?

    - Tu me manques, grand frère, avoua Karystean, réalisant à quel point c’était vrai. Après tout, tu es la seule famille qui me reste !

    - Aurais-tu réfléchi à la proposition que tu as si violemment rejetée la dernière fois ? Elle est toujours valable, tu sais. Branag de Quervy accueillera volontiers ta coopération…

    - Non, Sandrun.

    - Mais pourquoi es-tu venu, alors, petit frère ? » murmura-t-il doucement, le visage soudain inquiet et triste. « Je ne peux rien faire pour toi… »

      Karystean écarquilla les yeux en voyant une myriade de sentiments contradictoires assombrir le regard vert de son frère. La haine l’emporta brusquement. Le visage de Sandrun redevint glacial.

    « Tu me fais perdre mon temps ! gronda le sorcier blond en se redressant. Soit tu es ici pour rejoindre le camp de Branag, soit tu fais partie des traîtres ! Et si tu es un traître, tu dois mourir ! »

      Karystean eut tout juste le temps de créer un sortilège bouclier autour de lui que son frère avait lancé une attaque qui calcina la table. De grands cris s’élevèrent. Tous les clients de la taverne se ruèrent vers la sortie, terrorisés. Karystean recula et bascula derrière le comptoir du bar dont le plateau vola en éclat. Il était pourtant plus confiant qu’il ne l’avait été depuis la mort de Solean. Lauréan avait été très clair : un sorcier victime d’une emprise mentale irréversible ne pouvait jamais reprendre le contrôle de ses propres réactions. Or, la volonté de Sandrun l’avait emporté quelques instants sur celle de Branag, sûrement submergée par ses sentiments fraternels !

    « Inutile de te cacher ! gronda la voix qui se rapprochait de lui. Tu sais très bien que tu ne m’échapperas pas cette fois ! »

      Karystean se redressa brusquement, surprenant son frère par sa réaction : il ne lança pas un sort que le sorcier aurait paré sans aucun problème, mais un violent uppercut qui prit Sandrun de court et le rejeta en arrière, dans un fracas de chaises et tables brisées. Il resta sonné un instant. Le disciple de Gwirreg mit à profit les quelques secondes de répit ainsi obtenues pour prononcer la formule de libération enseignée par Lauréan.

      Sandrun, qui s’était relevé d’un air menaçant retomba, à genoux cette fois. Il se prit la tête entre les mains, ressentant avec violence la lutte qui régnait dans son esprit. Une sensation de rupture lui fit pousser un long cri de douleur. Il s’effondra sur le sol.

      Karystean, inquiet, sonda l’esprit de son frère. Il reconnut la douce lumière verte qui caractérisait l’aura de Sandrun des Brumes. Le désarroi du sorcier libéré lui serra la gorge.

    « Karystean… Pardon… » gémit le mage étendu au sol, le regard plein de larmes. Il étouffa un sanglot. Karystean se précipita pour l’aider à se relever. « Qu’ai-je fait ? Karystean…

    - Tu n’as rien fait, grand frère ! murmura Karystean, ému. Ce n’était pas toi ! Mais je t’en prie, lève-toi ! Il nous faut disparaître : Branag va ressentir que je t’ai délivré de son emprise ! Nous devons parler…

    - Suis-moi ! »

      Sandrun des Brumes attrapa l’épaule de son frère. Ils disparurent tous les deux, laissant l’auberge des Quatre Clés à moitié en ruines.

     

    ♦♦♦

     

      Dans le camp de l’armée arkanienne situé à deux jours de marche de la Cité lumineuse, l’ambiance était à la fête. Sous la tente du roi Moreth, comme d’ordinaire, le banquet était sur le point de tourner à l’orgie. Le seigneur de Quervy partageait son verre avec une paysanne aux formes opulentes assise sur ses genoux lorsqu’il la repoussa brusquement. Un cri de rage lui échappa quand il sentit son emprise sur son disciple vaciller puis se rompre définitivement. Il sortit de la tente précipitamment, cherchant un peu de calme pour se concentrer. Aucune trace de leur lien. Sandrun des Brumes avait été libéré du sortilège de possession draconique. C’était impossible ! Il avait terminé de décimer leur espèce cette année… À moins qu’un ou deux survivants n’aient échappé à sa vigilance… Il se remémora soudain une information entendue une dizaine d’années auparavant. Une Warjanyane avait été bannie par son peuple pour avoir soigné un Yphaste… Elle passait pour s’être réfugiée auprès des humains. Il avait négligé de s’y intéresser, puisqu’aucun dragon ne pouvait survivre longtemps loin de la présence des siens. Sauf… Sauf si elle avait trouvé le moyen de devenir au moins partiellement humaine… Le dernier roi des Yphastes lui avait raconté cette légende qui courait sur une famille de guérisseurs maîtrisant la métamorphose… Il n’y avait prêté aucune attention à l’époque, un tel pouvoir ne lui étant pas utile. Mais il avait eu tort, apparemment. Il rentra dans la tente.

    « Que vous arrive-t-il, seigneur de Quervy ? » s’enquit le roi Moreth, occupé à lutiner une servante accorte. « Une panne ? »

      Un éclat de rire général lui répondit tandis que le sorcier haussait les épaules, agacé par la stupidité du souverain.

    « Rien de grave, sire ! » murmura le sorcier, sans relever la pique. « Je crois que mon disciple Sandrun a un problème à Koralia.

    - Ce minable sorcier n’est qu’une lavette ! gronda Moreth. Il n’a jamais été capable de dresser mon fils correctement ! Je le ferai écorcher vif à notre retour…

    - Vous aurez beaucoup de mal, à mon avis ! coupa Branag, qui réprimait difficilement une furieuse envie de meurtre. Mais il avait plus que jamais besoin de son pantin pour contrôler l’armée de Koralia. Il ne parvenait toujours pas à mettre au point le sortilège de duplication humaine… Il poussa un juron furieux en élargissant sa recherche mentale.

    « Aura est hors de mon contrôle, également ! Je ne parviens pas à la localiser. Je crains le pire ! Moreth ! L’armée doit commencer le siège de Queffelec dès demain. Je vous rejoindrai dès que possible…

    - Je suis le chef de l’armée et…

    - Et vous devez absolument affermir votre emprise sur Mystia. Les territoires du Nord ne seront vôtres que si vous triomphez du comte de Queffelec.

    - Je suis entièrement capable de mener un siège ! protesta Moreth. Mais Branag haussa les épaules.

    - Alors, prouvez-moi que vous avez autant de valeur sur un champ de bataille, que lorsqu’il s’agit de malmener des gamines terrifiées ! »

      Moreth s’étrangla de rage, mais le sorcier avait déjà disparu.

      Lorsqu’il eut atteint le palais royal de Koralia, la colère de Quervy avait atteint des sommets. En plus de Sandrun, avaient disparu la reine, son fils et Aura. Autant dire que la famille royale était hors de son contrôle… Le sorcier se força à respirer lentement pour retrouver son calme.

      Comment avait-il pu perdre la maîtrise des événements à ce point ? La reine ne pouvait pas s’enfuir sans la désaffection de Sandrun. Ce dernier n’aurait jamais abandonné son poste au palais sans une raison majeure… Cela signifiait que tout avait été coordonné de l’extérieur.

      Il appela le chef de la Garde. A sa grande stupéfaction, un autre que Rany de Mirel se présenta, terrorisé de devoir rendre des comptes. Plutôt que de l’interroger, il lui fit subir une fouille en règle de ses souvenirs des deux dernières semaines.

      Il avait surestimé la loyauté du cousin du roi apparemment… Ou plutôt, il avait sous-estimé les sentiments que le jeune homme et la reine se portaient. Ceux-ci l’avaient emporté sur un respect et une fidélité que Moreth ne faisait rien pour entretenir. Mais ce n’était pas le plus important… La disparition de la famille princière n’avait eu aucun témoin… Sandrun avait reçu un message verbal en début de soirée et il était parti immédiatement. Il était partagé entre colère et anxiété… Et dans les souvenirs plus lointains… La désaffection mystérieuse de l’amazone noire… Comment Naéma d’Amariel, dont la loyauté confinait presque à de l’adoration envers Aura, avait-elle pu tout abandonner pour un homme… Ce couple étrange qui avait rendu visite à Aura…

      Branag rugit en reconnaissant l’allure draconique des deux étrangers. La jeune femme était très certainement l’incarnation humaine de la Warjanyane Lyanis. Et cette dernière information, la destruction de l’auberge des quatre Clés. Il s’y rendit instantanément. Les dégâts causés par les deux frères sorciers faisaient l’objet de toutes les conversations. Il fouilla tous les esprits des témoins.

    « Karystean des Brumes ! » grinça-t-il. « Ce qui signifie qu’il a eu accès aux connaissances d’un Yphaste. »

      Il ne lui fallut pas longtemps pour trouver aussi dans leurs souvenirs l’image du séducteur de Naéma… Le même que celui qui avait accompagné la guérisseuse chez Aura…

      Un soupir lui échappa tandis qu’il retournait au palais. Son talisman de protection était loin d’être prêt, il n’avait pas l’énergie nécessaire pour faire fonctionner le sortilège de duplication des armées… Et sans le soutien logistique de l’armée arkanienne, sa conquête de Mystia ne pouvait se faire… Il ne manquerait plus que l’emblème de la royauté surgisse du passé, pour que, malgré sa puissance magique, tous ses espoirs soient réduits à néant… À moins que… Et s’il parvenait à contrôler l’Yphaste ?

      Il disparut dans la bibliothèque de Koralia, le sourire aux lèvres.


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