•   Lorsqu’elle se réveilla le lendemain matin, Estelle ne sut tout d’abord plus où elle était. Elle ouvrit les yeux. Alya, couchée tout contre elle, la poussait doucement de sa tête. En rangeant ses affaires, la jeune femme se remémora la discussion avec Lyanis. Au fond de la grotte, le cristal noir était à sa place. Il ne comportait aucune faille. Rien ne venait obscurcir sa pureté. Quelques traces de sang, là où la panthère avait marché sur l’éclat, lui confirmèrent qu’elle n’avait pas rêvé. Elle devait rentrer au plus vite, pour localiser cette cité Interdite et pour s’excuser auprès de Cœlian, s’il acceptait seulement de l’écouter. À l’extérieur de la grotte, le blizzard soufflait toujours aussi fort. Comme il était trop dangereux de chevaucher à la descente, elle marchait à côté d’Alsved.

      Pendant une dizaine de jours, elle avança en direction du sud sans tenir compte de sa fatigue, allongeant les étapes le plus possible. Le blizzard avait redoublé d’intensité lorsqu’elle avait atteint la fin des montagnes. L’hiver faisait une dernière offensive mais le vent était déjà moins froid. Le onzième jour, elle faillit tomber de son cheval en plein milieu de l’après-midi. Cela lui fit comprendre qu’elle n’était pas en état de continuer. Épuisée, elle commença à installer son campement, mais à sa grande surprise, Alya poussa un grondement de protestation.

    - Je suis fatiguée, ma douce ! marmonna Estelle. On s’arrête ici. Je n’ai pas le choix ! »

      La panthère gronda encore, elle lui mordilla cheville mais la jeune sorcière était au-delà de toute compréhension. À la hâte, elle monta sa tente avant de s’endormir quasiment instantanément. Contrairement à son habitude, la panthère ne l’avait pas suivie dans l’abri. Elle tournait en rond devant la tente, poussant de petits feulements plaintifs. Elle transmit son agitation à Alsved qu’Estelle n’avait même pas attaché. Un sourd craquement retentit et les deux animaux s’éloignèrent rapidement. Estelle avait posé son camp à l’endroit où elle était tombée, juste en dessous d’un gros arbre dont les branches ployaient sous le poids de la neige. Un énorme bloc de neige s’en détacha, ensevelissant la tente et son occupante. La panthère poussa un cri rauque et essaya de dégager la neige de ses pattes, sans succès. Un son lointain attira son attention. Elle leva la tête et partit d’une longue foulée souple, disparaissant derrière les arbres.

      Morvack paniqua en voyant débouler l’éclair noir qui se jetait sur lui. L’étalon se cabra, manquant de désarçonner son cavalier. Cœlian brandit sa dague avant de reconnaître la panthère de la jeune femme à son collier. Il mit pied à terre pour caresser affectueusement l’animal.

    - Alya ! Enfin ! soupira-t-il, soulagé. Tu m’as trouvé ! Ta maîtresse arrive ? »

      À sa grande surprise, la panthère gémissait, attrapait les pans de sa cape et essayait de l’entraîner plus loin. Elle s’éloignait de quelques pas, se retournait vers lui en feulant et revenait mordiller son vêtement en le tirant vers elle.

    - Estelle ! cria-t-il. Estelle ! Où êtes-vous ?

      Le comportement de l’animal était étrange et comme il n’obtenait aucune réponse, il remonta en selle. Heureuse de s’être enfin fait comprendre, la panthère partit comme une flèche, prenant garde de ne pas perdre le cavalier derrière elle. Lorsqu’elle s’arrêta devant le monticule de neige, Cœlian frémit. Il comprit en voyant un piquet de la tente dépasser. À quelques mètres, le cheval d’Estelle grignotait de la mousse au creux d’un rocher.

    - Par la grande Déesse, elle est là-dessous ! »

      Sans hésiter, il se mit à genoux devant le tas de neige pour creuser avec ses mains. Il finit par trouver la bâche en peau de cerf de la tente. Sans hésiter, il la déchira à l’aide de son couteau. Il poussa un cri d’effroi. La jeune fille ne bougeait pas, le visage bleui par le froid. Avec précaution, il la dégagea de la neige et des fourrures gelées, et la souleva dans ses bras. Son pouls battait bien trop lentement. Sa respiration était faible.

    - Estelle ! murmura-t-il à son oreille. Répondez-moi ! Je vous en prie, Estelle !

      Comme elle ne bougeait pas, il se dépêcha de sortir quelques couvertures de son paquetage pour l’y allonger. Alya se blottit contre elle pour la réchauffer le temps qu’il installe son propre campement en sécurité. Fou d’inquiétude, Cœlian étendit la jeune fille au chaud sous sa tente. Il lui enleva ses vêtements trempés avant d’allumer un second foyer pour renforcer la chaleur. À l’aide d’une fine couverture, il se mit à la frictionner de toutes ses forces, jusqu’à ce que sa peau reprenne une température plus naturelle. Elle se mit soudain à gémir et à frissonner, sans pour autant reprendre conscience. Il lui souleva la tête pour la forcer à boire une tisane brûlante d’écorce de saule qu’il avait préparée. Sans pouvoir s’empêcher d’admirer son corps, il l’habilla avec les plus chauds de ses vêtements. Lorsqu’il l’eut bien enveloppée de couvertures, il s’allongea auprès d’elle, Alya de l’autre côté, pour lui tenir chaud.

      La jeune femme se réveilla au cœur de la nuit. Ses murmures affolés devinrent soudain compréhensibles.

    - Mikalyas ! Ne me tue pas ! Je suis ta sœur ! Non ! Pas Cœlian ! Cœlian ! Fuyez ! Il va vous faire du mal ! Cœlian ! »

      Affolé, le chevalier lui essuya le front, comprenant qu’elle avait de la fièvre. Il la força à avaler encore de la tisane. Elle délira encore pendant plusieurs heures. À intervalles réguliers, il la faisait boire et épongeait la sueur causée par la fièvre. En fin de journée, elle ouvrit les yeux. Son regard vert se troubla de larmes en reconnaissant l’homme à son chevet malgré la barbe qui lui mangeait le visage.

    - Cœlian ! C’est vous ! murmura-t-elle. C’est vous qui m’avez sauvée !

      Elle se rendormit brusquement. Mandaly poussa un soupir de soulagement. La fièvre était tombée et son sommeil était plus calme. À la vue de sa chevelure éparse, une caresse lui démangea la main, qu’il posa sur le cou de la panthère.

     ◊

      Estelle ouvrit les yeux tard dans la matinée. Elle avait violemment mal à la tête et se sentait très affamée. À côté d’elle, Alya ronronna et la débarbouilla d’un coup de langue amical.

    - Bonjour, Alya ! Hé ! Où est-ce que je suis ?

      Elle observa la tente tout autour d’elle, incapable de se souvenir comment elle était arrivée dans cet endroit. Un peu anxieuse, elle reconnut ses vêtements soigneusement pliés sur sa besace. Ceux qu’elle portait étaient un peu trop grands pour elle. Cette odeur de cuir… Malgré sa tête qui tournait, elle réussit à se mettre debout et à marcher jusqu’à la toile qui fermait la tente. L’éclat éblouissant de la neige au soleil lui fit cligner des yeux. Elle chancela. Lorsqu’elle se fut habituée à la lumière, elle remarqua un cavalier qui venait droit sur le camp. Estelle sursauta en reconnaissant le regard bleu étincelant du chevalier de Mandaly, lorsque celui-ci mit pied à terre devant elle. Malgré son évident soulagement, il ne pouvait se départir d’une anxiété diffuse qu’il essaya de dissimuler sous son ironie coutumière.

    - Tiens donc, la petite sorcière Estelle s’est réveillée ! ricana-t-il, en constatant qu’elle tremblait de tous ses membres. Vous avez froid, très chère ? Peut-être vous conseillerai-je de retourner à l’intérieur près du feu, si je ne craignais de vous froisser en vous proposant mon aide, dont vous n’avez, évidemment, nul besoin ! »

      Malgré son ton narquois, il avait peur d’elle et ne parvenait pas à le cacher totalement ! Même lui ! Elle le regarda avec lassitude et se laissa tomber au sol, à bout de forces.

    - Pourquoi chevalier ? Qu’ai-je donc fait pour que vous me parliez ainsi, pour que vous surveilliez mes réactions avec une angoisse mal dissimulée ? De quoi avez-vous peur ? Je n’ai plus aucune force, et je ne tiens pas debout ! Vous ne courez aucun risque ! Je suis à votre merci et c’est vous qui avez peur ! Il y a trois ans, vous ne vous gêniez pas pour me lancer vos sarcasmes acérés, pour me menacer des pires représailles… Jamais je ne vous ai rien fait ! J’aurai pourtant déjà pu vous réduire à l’impuissance ! Avant de savoir, vous m’avez embrassée ! Vous étiez peut-être prêt à m’aimer ! Par contre maintenant… »

      Elle éclata en sanglots. Alya vint se blottir contre elle, étonnée de ces larmes intempestives.

      Consterné, Cœlian resta figé un instant avant de comprendre. Quels idiots ils étaient, tous les deux ! Il lâcha sur le sol le produit de sa chasse qui l’encombrait, la souleva dans ses bras. Avec des gestes empreints de douceur, il la rallongea sur la couche qu’elle venait de quitter. Il lui fit boire un grand bol de la soupe qu’il avait gardée au chaud pour elle. Tandis qu’elle reprenait ses esprits, il s’occupa de libérer Morvack de son harnachement et le bouchonna soigneusement, avant de l’attacher sous l’abri, à côté d’Alsved pour qu’il se nourrisse. Estelle le suivait du regard. Lorsqu’il eut fini de s’occuper des animaux, il lança quelques morceaux de bois dans le feu et revint s’asseoir en face d’elle.

    - Je pense que vous allez mieux, maintenant. En tout cas, vous semblez plus réveillée que pendant ces derniers jours… Je me demande ce qui a bien pu vous passer par la tête ! s’énerva-t-il soudain, tremblant de peur rétrospective. Installer votre tente sous un arbre couvert de neige… N’importe quel enfant sait ce qui risque d’arriver ! Si Alya ne m’avait pas trouvé, vous seriez morte de froid à l’heure qu’il est ! »

      Estelle baissa la tête pour éviter le regard bleu qui étincelait de colère.

    - Je vous suis très reconnaissante de ce que vous avez fait, chevalier. J’ai été si stupide. J’ai une dette envers vous.

      Cœlian sourit, son fameux sourire de démon.

    - Vous semblez être en possession de tous vos esprits ! Alors, nous allons pouvoir tirer un certain nombre de malentendus au clair !

      Estelle haussa un sourcil interrogatif.

    « D’abord, cette peur, que vous venez de me jeter au visage, sans égard pour mon honneur de chevalier soit dit en passant… Mais vous avez en partie raison, j’ai peur. Mais ce n’est pas de vous, que j’ai peur. C’est pour vous. Depuis le premier jour, je tremble à l’idée de ne pas être capable de vous protéger.

    - Cœlian…

    - Je vous en prie, laissez-moi finir ! Estelle, je suis tombé fou amoureux d’une sorcière. Sauf que je n’ai jamais pu le lui dire. Cette sorcière est la plus belle femme que j’aurai pu imaginer. Mais voyez-vous, j’ignore quelles sont les réactions des sorcières lorsqu’on les contrarie ou qu’on leur fait des déclarations qui ne leur plaisent pas. Pire que tout, non seulement cette femme superbe m’a sauvé la vie mais en plus, elle prétend n’avoir pas besoin de mon aide. Au temps pour mon stupide orgueil de mâle…

      La jeune fille était écarlate, les paroles de Lyanis dans la grotte résonnant dans son esprit. Ses larmes recommencèrent à couler.

    - J’ai besoin de vous, chevalier. Ce qui s’est passé a fourni un démenti à ma prétention. Vous m’avez sauvé la vie, s’écria-t-elle. Et puis… Rien de ce que vous avez fait le jour où je vous ai retrouvé ne m’a déplu. Je ne sais donc pas quelles auraient été mes réactions dans le cas contraire…

      Cœlian attira la jeune femme sur ses genoux. Il couvrit son visage de baisers légers pour sécher ses larmes. Ce fut la sorcière qui prit ses lèvres. Elle se blottit contre lui, fermant les yeux comme il l’embrassait avec fougue. D’un geste tendre, il effleura ses cheveux pour enrouler une boucle d’or rouge autour de son doigt.

    - Je t’aime, Estelle. dit-il simplement, son regard bleu assombri par le désir.

    - Vous m’aimez ? Êtes-vous sûr ?

      Pour toute réponse, il l’attira brutalement contre lui. Il l’embrassa comme si sa vie en dépendait. Puis il la regarda comme s’il réfléchissait.

    - Même après réflexion, je suis sûr ! sourit-il. En fait, Estelle, je crois bien que je t’aime depuis le moment où tu es venue reconnaître la capitulation de la Cité Lumineuse devant le prince. Tu étais si fière ce jour-là, malgré ton angoisse et ton chagrin, si orgueilleuse avec tes répliques cinglantes aux piques assassines de Rodis… C’est vrai aussi que je suis mal à l’aise à l’idée de ce que tu es capable de faire. Jamais je ne pourrai égaler ces talents. J’ai aussi un peu de mal à accepter le fait que tu puisses, même sans ma permission, t’immiscer dans mes pensées…

    - Mais jamais je ne l’ai fait ! s’écria-t-elle, angoissée. Je vous le jure, Cœlian ! Le seul humain dont j’ai jamais lu les pensées sans permission, c’était Mikalyas, parce qu’il m’agressait ! Jamais je n’ai commis un tel acte sur vous, ni sur le prince !

      Cœlian plongea son regard sombre dans les prunelles vertes qui le suppliaient de le croire.

    - Je te crois, Estelle. Je veux que tu le fasses, maintenant.

    - Non !

    - Je te le demande, Estelle. Je te supplie de le faire. Pour que tu comprennes vraiment ce que je ressens. Je sais que ma réputation de démon vient en partie du nombre de maîtresses qu’on me prête. Je ne te mentirai pas : il y en a eu beaucoup. Mais désormais, tu seras la seule.

    - Je vous fais déjà confiance, Cœlian. Je ne peux pas faire une chose pareille ! refusa-t-elle encore. Ce serait…

    - Si tu m’aimes, fais-le ! C’est moi qui te le demande.

      Estelle soupira. Le chevalier vit s’allumer dans ses yeux une lueur qu’il ne lui connaissait pas. Il se crispa, inquiet. Quelques secondes après, elle eut un sourire émerveillé en se blottissant contre lui.

    - J’accepte ta demande, murmura-t-elle. Les deux, d’ailleurs !

      Il sursauta.

    - Les deux ?

    - Dans ton esprit, il y avait deux demandes ! expliqua-t-elle. Tu pensais très fort « Je veux que tu me tutoies ! » Mais tu essayais de cacher une autre interrogation « Pourvu qu’elle accepte un jour de devenir ma femme. » Et je dis oui aux deux.

    - Oh ! Estelle ! Si tu savais comme je t’aime !

    - Je ne le ferai plus jamais, je te le promets ! souffla-t-elle.

    - Je n’ai rien à te cacher, ma sorcière préférée… Sauf peut-être ce que je suis en train de penser immédiatement ! »

      Il s’écarta brusquement d’elle, le souffle court.

    - Tu dois être fatiguée, Estelle. Je suis un monstre de t’obliger à rester debout alors que tu es encore si faible !

      Il voulut l’aider à se recoucher. Estelle sourit d’un air narquois et Cœlian se sentit poussé par une force invisible. Il se retrouva plaqué sur la couche, les poignets et chevilles immobilisés par des liens invisibles. Un peu interloqué, il vit Estelle se pencher au dessus de sa tête. Elle l’embrassa fougueusement avant d’approcher sa bouche de son oreille.

    - Je n’ai pas besoin de lire dans tes pensées, Cœlian, pour comprendre ce que tes yeux me disent. Je veux être ta femme dès maintenant !

      Cœlian sentit ses poignets se libérer. Il referma ses bras sur elle pour la serrer très fort contre son cœur, s’enivrant de son odeur. Tout d’un coup, il la renversa. Elle se retrouva dans la même situation que lui, bras et jambes immobilisés.

    - Je ne suis pas un sorcier, mais moi aussi, je peux jouer comme toi ! murmura-t-il, juste avant de l’embrasser. Déjà qu’on me traitait de démon ! Que va-t-on dire, lorsqu’on verra ma sorcière de femme aux yeux verts !


    2 commentaires


    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique
    Suivre le flux RSS des commentaires de cette rubrique