•   Comme elle l’avait décidé, Estelle quitta la Cité Lumineuse dix jours après le mariage de son cousin. Ce ne fut pas faute d’essayer de l’en empêcher. Tryer et Arnald missionnèrent même leurs épouses pour la convaincre de renoncer à partir seule. Sans succès.

      Elle prit la route vers les montagnes du Nord. Malgré la température très basse, la panthère Alya courait à côté d’elle, sans sembler avoir froid. Avant de descendre la colline, la jeune fille jeta un dernier regard vers la Cité Lumineuse. Elle se mordit les lèvres avant de se détourner. Le chevalier de Mandaly n’était pas venu assister à son départ. Il ne lui avait d’ailleurs plus parlé depuis le moment où elle avait si maladroitement refusé son aide. Elle avait déjà remarqué un changement dans son attitude lorsqu’il avait deviné qu’elle était une sorcière. Sa cordialité narquoise et moqueuse s’était muée en déception. Son expression de dégoût brûlait encore ses rétines. Il n’avait d’ailleurs plus jamais fait allusion au baiser qu’ils avaient échangé avant qu’il apprenne. Elle en avait déduit qu’il le regrettait sans doute.

         Estelle se demandait avec tristesse si sa nouvelle condition allait changer les relations avec tous les gens qu’elle appréciait. Depuis qu’elle s’était revendiquée sorcière, Ellynn et le couple princier la traitaient avec un respect qui lui pesait. Ils semblaient parfois craintifs, comme hésitant à la contredire. Elle savait qu’elle ne pourrait jamais convaincre tout le monde qu’elle était exactement comme avant. Jamais elle ne s’en prendrait à quiconque ne la menaçait pas et cela la peinait beaucoup que ses amis proches puissent seulement l’imaginer.

      Elle serra les rênes entre ses poings. Les larmes se mirent à rouler sur ses joues rougies par le froid, mais elle ne s’arrêta pas, le cœur étreint d’une soudaine douleur.

      Elle chevaucha ainsi pendant une quinzaine de jours, n’interrompant sa route que pour trouver de quoi se nourrir. Par bonheur, la région qu’elle traversait était encore très giboyeuse, et elle ne manquait pas d’eau grâce à la neige. Elle finit par atteindre la montagne dans laquelle se trouvait la grotte mentionnée dans le grimoire. Le blizzard soufflait de plus en plus fort. Estelle était obligée d’utiliser ses pouvoirs pour voir l’endroit où elle allait. La nuit était en train de tomber. La jeune fille mit pied à terre pour guider son cheval. Elle savait qu’elle ne devait pas s’arrêter avant d’avoir trouvé un abri. De temps en temps, Alya poussait un petit grognement de réprobation. Estelle l’encourageait de la voix. Soudain, la panthère se figea, leva la tête, partit en flèche et disparut dans l’obscurité. Au bout de quelques minutes, Estelle eut l’impression que l’intensité du vent diminuait. Le cheval sortit brusquement de la tempête. Estelle resta interloquée et se retourna. Derrière elle, il y avait comme un mur invisible qui arrêtait le vent et la neige.

    - La grotte ! Oh, Alya ! »

      La panthère était paresseusement allongée devant l’ouverture d’une grande grotte sombre. Elle enflamma un bâton en guise de torche. Instantanément leurs ombres se projetèrent sur les parois réduites de la caverne. Celle-ci était vide, ses parois exhalaient une légère odeur d’humidité. Il y avait la trace d’un foyer ancien. Mais aucune prophétesse ne pouvait vivre là.

    - Pourtant, il ne devrait pas y avoir des centaines de grottes comme celle-ci ! soupira Estelle. On continuera à chercher demain. Pour le moment, installons nous pour la nuit ! »

      Alya, très agitée, faisait des allées et venues le long de la paroi. Soudain, elle poussa un couinement de douleur. La jeune femme s’agenouilla près d’elle.

    - Qu’y a-t-il, Alya ? Oh, tu t’es blessé la patte !

      Elle posa les mains sur la petite entaille et le sang cessa de couler. La plaie se referma comme par enchantement. Alya donna un grand coup de langue à la main qui l’avait soignée avant d’entamer une toilette consciencieuse.

      Estelle scruta le sol avec attention. Elle découvrit l’éclat de roche tranchant, responsable de la blessure. Elle le prit dans ses mains, surprise par sa couleur sombre.

    - Un cristal ! Il est incomplet, car je ne ressens aucune vibration…

      Serrant le morceau de roche dans sa main gauche, elle chercha autour d’elle son complémentaire sans succès. Elle ne comprenait pas. Vu la taille de l’éclat, le cristal complet devait être énorme, et vu sa pureté, sa valeur incomparable. Déconcertée, Estelle s’assit à côté de la panthère, et la caressa distraitement. Un hennissement se fit entendre. Alsved encensait de la tête pour lui rappeler son existence. « Par la grande Déesse, Alsved ! Je suis désolée de t’avoir oublié ! »

      La jeune fille courut jusqu’à l’étalon et s’empressa de le débarrasser de son lourd fardeau.

    « Je crois qu’on va camper ici, mes amis ! » Elle bouchonna son cheval et l’étrilla vigoureusement avant de sortir de son paquetage de quoi nourrir tout son petit monde. Assise devant le feu, emmitouflée dans ses couvertures, elle réfléchissait à la situation dans laquelle elle se trouvait. Depuis le pied de la montagne, elle n’avait pas vu le moindre chemin autre que celui qu’elle suivait. Cela signifiait que si elle s’était trompée, il lui faudrait redescendre jusqu’en bas, avant de recommencer une nouvelle ascension. Mais l’éclat de cristal l’intriguait. Son esprit ne pouvait s’empêcher d’y revenir. Elle s’allongea en fixant les flammes d’un regard absent, lorsque un minuscule éclair attira son attention, aux confins de son champ de vision. Elle se leva précipitamment et s’approcha de la paroi de la grotte.

    - Comment ai-je pu être aussi stupide ? ragea-t-elle en levant l’éclat au dessus de sa tête.

      Le gigantesque cristal noir était scellé dans le coin le plus sombre de la paroi du fond. Il comportait en son milieu comme une faille. Estelle prit une grande inspiration et plongea le morceau de roche à l’endroit d’où il avait été arraché. Il y eut un éclair blanc éblouissant et elle sentit une force peu commune la projeter en arrière. Elle s’effondra sur Alya qui protesta de ce traitement indigne. Sans faire attention à ses compagnons, la jeune fille se releva difficilement, les yeux écarquillés. La paroi de la grotte s’était scindée en deux battants d’une porte qui venait de s’ouvrir.

    - Sois la bienvenue, Estelle des Brumes, fille de Sandrun des Brumes.

      Une inconnue s’avança. Une sorte d’aura lumineuse l’entourait. Estelle mit un genou en terre devant elle, frappée par la majesté qui se dégageait de cette inconnue. Elle était simplement vêtue d’une armure ancienne légère. Elle était auréolée d’un nuage de cheveux mauves et ses yeux étaient d’un rouge lumineux, comme les albinos. Une impression de tristesse se dégageait d’elle, mais aussi d’espoir.

    - Relève-toi, Estelle, fit-elle. Mon nom est Lyanis des Warjanyans.

    - Enchantée… bégaya la jeune sorcière, hypnotisée par les yeux étranges. Vous devez être la prophétesse dont parle mon père…

    - En effet. Ta venue ici était facile à prévoir, Estelle. Tu es venue chercher des réponses, mais fais bien attention ! Car le sort qui me retient ici fait que tu n’as droit qu’à trois questions. Réfléchis bien avant de les poser !

    - Trois questions ! sursauta-t-elle. C’est bien peu comparé à l’étendue de mon ignorance !

    - Tu es modeste et tes intentions sont loyales, Estelle. C’est pour cela que tu as pu entrer dans la grotte et que tu as trouvé le cristal. Alors, qu’es-tu venue chercher ?

    - De l’aide…

      Estelle allait parler, mais elle se souvint de l’avertissement de l’inconnue. Elle devait formuler ses questions de manière à obtenir le plus d’informations possibles.

    - De quelle manière est-il possible de vaincre le sorcier Branag, qui se fait actuellement appeler le seigneur d’Andral ?

      Lyanis eut un léger mouvement de recul.

    - Tu ne pourras rien faire toute seule. Le seul qui soit peut-être capable de le vaincre est le dragon yphaste Lauréan. Il va falloir que tu le libères de l’enchantement qui le retient prisonnier. Pour cela, tu devras utiliser la magie, mais pas seulement.

    - Mais où vais-je trouver ce dragon ? s’exclama-t-elle.

    - Le dragon est dans la Cité Perdue, la cité de Branag.

    - Mais…

      Estelle s’interrompit, se rappelant soudain des paroles de l’inconnue. Elle n’avait droit qu’à trois questions !

      Elle hésita. Elle aurait souhaité savoir tant de choses. Comment le dragon pourrait vaincre le sorcier, comment allait-elle pouvoir trouver la Cité Interdite, comment allait-elle le libérer ? Mais il y avait autre chose dans son cœur.

    - Dame Lyanis, je vous en prie, dites-moi comment je pourrais faire pour que mon frère Mikalyas se souvienne de ce qu’il était avant son enlèvement, et qu’il redevienne le frère que j’aime tant ? »

      Lyanis ne répondit pas tout de suite. Son regard s’embruma en voyant tout l’espoir que la jeune fille mettait en elle.

    - Estelle, ton frère est victime d’un envoûtement irréversible. Nulle magie ne peut le sauver. Le seul espoir qui lui reste est la mort de Branag. Peut-être le sort cessera-t-il si le sorcier est suffisamment affaibli ? Mais personne ne peut en être sûr. Si ce n’était pas le cas, si sa vraie nature a été révélée par Branag, alors il faudra le tuer.

    - Ce n’est pas possible ! s’écria la fille de Sandrun en fondant en larmes. Ce n’est pas possible ! Vous mentez ! Je veux pouvoir le sauver ! Depuis qu’il a disparu, je me sens si seule ! Il me manque tellement ! Même mon cousin n’a pu me faire oublier sa perte ! »

      À la grande surprise de la jeune fille, Lyanis l’attira dans ses bras. Elle caressa doucement la chevelure rousse.

    - Pleure, Estelle. Cela fait du bien. Ton chagrin est pur. Tu n’oublieras jamais ton frère. Mais contrairement à ce que tu crois, tu n’es pas seule. Il y a quelqu’un pour qui tu représentes tout au monde. Il ferait n’importe quoi pour toi et tu ne dois plus le rejeter. Tu as besoin de lui autant qu’il a besoin de toi. Il t’accompagnera et prendra soin de toi, comme il l’a toujours fait. »

      À ces mots, Estelle se mit à trembler, au souvenir du baiser donné par le chevalier de Mandaly.

    - Qui êtes-vous ? Et qui est-il ?

    - Je ne peux plus répondre, Estelle. Mais tu connais la réponse à ta seconde question ! Aie confiance en toi, Estelle ! Et en lui. Ta venue a ranimé mon espoir. Si tu parviens à libérer Lauréan, je serai moi aussi sauvée et nous nous reverrons. »

      Il y eut un deuxième éclair blanc, immense, et Estelle se sentit transportée comme dans un rêve avant de perdre connaissance. La force inconnue la déposa délicatement dans sa couche, et nullement surprise, la panthère vint se blottir près d’elle, comme à son habitude.


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