•   Dans la grande salle de réception du château de Queffelec, une immense table avait été dressée pour accueillir les hôtes de marque invités à la noce du lendemain. Le prince Arnald et son épouse étaient assis aux côtés du comte et d’Ellyn, à la table d’honneur. Estelle vint s’asseoir entre le prince et le général de Morannon, face à son cousin. Tout le monde parlait plus ou moins en même temps tandis que des plats, légers en prévision du festin du lendemain mais raffinés, circulaient. Repoussant ses craintes loin de son esprit, Estelle fit la connaissance de la princesse Lyjane. Ainsi qu’Arnald l’avait prévu deux ans auparavant, elles s’entendirent à merveille. Tout en devisant, le prince observait les convives avec attention. L’humeur sombre du chevalier de Mandaly lui sauta rapidement aux yeux. Contrairement à son habitude, son ami ne répondait même pas aux avances discrètes des deux jouvencelles assises près de lui.

    - Ça ne va pas, Cœlian ? s’enquit Arnald, inquiet de son mutisme mélancolique. Tu as l’air ailleurs ce soir !

    - Si, si, mon prince ! rétorqua-t-il d’une voix morne. Peut-être un peu de fatigue.

      Le prince se souvint avec amusement des discussions houleuses entre le chevalier et la jeune fille.

    - Damoiselle Estelle, ne vous seriez-vous pas déjà chamaillée avec le chevalier lors de votre retour ?

    - On ne s’est pas disputés ! sourit la jeune fille. On a juste repris nos relations cordiales presque à l’endroit où elles s’étaient arrêtées il y a trois ans, n’est-ce pas, chevalier ? »

      Cœlian lui lança un regard mauvais. Par orgueil, il se tourna vers sa voisine de droite qui cherchait à attirer son attention par des gloussements discrets depuis le début du repas.

      Estelle ferma alors les yeux. Elle eut envie de sonder l’esprit du chevalier mais s’en voulut aussitôt d’avoir pensé une telle chose. Jamais elle ne devait utiliser sa magie dans un tel but. C’était la frontière à ne pas franchir, elle le savait. Arnald nota les changements d’humeur quasiment simultanés. Le chevalier semblait tout à coup s’amuser beaucoup à charmer sa voisine, tandis que le visage de la jeune fille se fermait. Le repas touchait à sa fin, lorsqu’elle se pencha et murmura quelques mots à l’oreille de son cousin avant de prendre congé.

      Un peu plus tard, une réunion exceptionnelle avait lieu dans le bureau du comte. Le prince et sa femme, Tryer et Ellyn, le lieutenant Kendal de Barenn et le chevalier de Mandaly s’étaient installés dans les grands fauteuils recouverts de velours pourpre. Estelle arriva la dernière. Tous remarquèrent la pâleur de son visage ainsi que ses yeux rougis. Les hommes se levèrent tous par courtoisie. Elle s’assit dans le seul fauteuil libre, en face de Cœlian.

    - Ma cousine ! s’écria Tryer. Vas-tu enfin nous révéler ce qui te plonge dans un tel trouble ?

    - Un grand danger menace l’Arkanie et Mystia tout entière.

      Un cri d’étonnement échappa à la princesse Lyjane.

    - Cela est-il en rapport avec votre disparition, Estelle ? s’enquit son époux calmement.

    - Vous avez raison, prince. Je dois commencer par là. Mon père s’appelait Sandrun des Brumes.

    - Je connais ce nom, murmura Cœlian. Souvenez-vous, Arnald, la légende de votre ancêtre le roi Aslyan…

    - C’est exactement ça, chevalier. Mon père était l’un des sorciers qui a mené la lutte contre Branag. J’ai hérité de ses dons. Si j’ai disparu pendant ces trois années, c’était pour apprendre à contrôler cette magie qui menaçait de m’embraser.

    - Je ne suis pas sûr de bien comprendre ? s’exclama Arnald, surpris.

    - Je suis une sorcière, expliqua-t-elle.

      Le chevalier de Mandaly ressentit comme un coup au cœur. À part Tryer, il était le seul à ne pas être vraiment surpris. Il le savait ! Il le craignait… Sa guérison éclair, la docilité de la panthère, l’assurance de la jeune femme… Le pire de ses cauchemars venait de se réaliser. Il avait malmené une sorcière, il l’avait accablée de sarcasmes pour masquer sa propre fascination, il l’avait même embrassée sans sa permission. Et si elle n’avait pas voulu le lui révéler, c’était qu’elle ne l’en croyait pas digne…

    - Je ne suis pas encore très puissante, continua-t-elle, car c’est une qualité qui ne s’acquiert qu’avec l’âge. Pendant ces trois ans, avec mon oncle Karystean, j’ai acquis une certaine maîtrise de la magie.

      La stupéfaction pétrifiait encore ses amis. Estelle fit un clin d’œil à son cousin. Elle claqua des doigts et le lourd fauteuil inoccupé devant le bureau se mit à léviter doucement.

    - Vous êtes convaincus ?

    - Impressionnant ! s’enthousiasmèrent Ellynn et Lyjane. Mais tu es immortelle ?

      La jeune fille expira doucement et le fauteuil retrouva sa place. Elle n’osa pas regarder son amie.

    - Jusqu’à ce que je décide d’avoir des enfants, je ne vieillirai pas. Tant que je ne serai pas victime d’un accident, je resterai en vie.

      Il y eut un long silence.

    - J’ai… J’ai aussi retrouvé mon frère, Mikalyas.

    - C’est merveilleux ! s’écria Tryer, qui savait combien la perte de son frère avait été terrible pour sa cousine. Où est-il ?

      Estelle ne put retenir les larmes qui lui montaient aux yeux.

    - Il est devenu l’héritier de Branag. Il ne m’a pas reconnue. Comme son mentor, son esprit est assoiffé de pouvoir. Il n’est plus lui-même. Il n’a aucun souvenir de l’enfant qu’il était…

    - Comment pouvez-vous en être sûre, Estelle ? s’enquit le prince.

    - Parce que j’ai fouillé son esprit lors de notre confrontation. Et j’y ai trouvé les noirs desseins de Branag. Il est le maître de la cité de Jolande et d’une autre ville qu’il appelle la cité Interdite. Il se fait maintenant appeler seigneur d’Andral.

    - En effet, la ville a été confiée à un vassal de Jolande, qui s’appelait ainsi. C’était un tout jeune homme blond qui m’a présenté le serment d’allégeance. Son père étant trop faible suite à un long emprisonnement dans les geôles du baron, je n’ai pu le rencontrer.

    - Qu’entendez-vous par fouiller son esprit ? demanda Lyjane, intriguée.

      Estelle la regarda droit dans les yeux.

    - Cela signifie que je suis capable de lire dans les pensées de la plupart des gens. Mais je ne l’ai fait qu’avec Mikalyas. Jamais je ne commettrai un tel acte sur quelqu’un qui ne me menace pas ! J’ai fait le tour de cette cité, reprit-elle, elle est surarmée, de nombreux soldats la gardent. L’intendant de la cité de Jolande a pour nom Enyales de Rodis. Cela signifie que le seigneur d’Andral sait tout de l’organisation du royaume d’Arkanie. Selon Mikalyas, la conquête est imminente. Son attaque est prévue à la fin de l’hiver, d’abord la cité Lumineuse et ensuite Koralia.

      Un silence de mort accueillit cette nouvelle.

    - Il faut préparer toutes les cités arkaniennes de manière à ce qu’elles puissent supporter un long siège, murmura Cœlian. Et évidemment, organiser leur défense, ça nous laisse à peine quatre mois.

    - Je ne sais pas si nous aurons l’hiver devant nous, soupira Arnald. Ce Branag doit avoir des espions. Il saura que ses intentions nous sont parvenues…

    - Comment peut-on le détruire ? s’enquit Tryer, pragmatique.

    - Branag est immortel, fit-elle simplement. Sa puissance excède tellement la mienne que l’affronter frontalement ne me mènerait qu’à la mort. Son âme a déjà survécu à la destruction de son corps.

    - Alors tout est perdu ? gémit Ellyn.

    - J’ai un très léger espoir. Mon oncle, Karystean, m’a légué un grimoire. Dans ce livre, des annotations de mon père font allusion à une grotte située dans les montagnes du Nord à deux semaine d’ici. Une prophétesse y aurait été emprisonnée par un maléfice de Branag. Je partirai dès la fin des festivités.

    - Tu ne partiras pas seule ! coupa son cousin.

    - Non, il y aura Alya avec moi, rétorqua Estelle. Tu dois t’occuper de protéger la Cité Lumineuse et de la préparer à un siège !

    - Puis-je vous accompagner ? demanda Cœlian.

    - Non, chevalier. Votre présence est nécessaire pour défendre l’Arkanie ! Je partirai seulement avec Alya et Alsved.

    - Ce voyage pourrait être extrêmement dangereux ! insista-t-il.

    - Oh ! Mais je saurai bien me défendre seule. Vous savez très bien que je n’ai plus besoin d’ange gardien, contrairement à vous ! Ne l’avez-vous pas constaté par vous-même très récemment ? »

      Le regard du chevalier de Mandaly s’assombrit considérablement. Estelle regretta immédiatement la méchanceté de sa répartie. Mais il se leva brusquement. Arnald constata qu’il se retenait pour ne pas exploser et ses mâchoires crispées témoignaient de sa rage. Sans un regard pour les autres, il quitta la salle en claquant la porte. Estelle baissa la tête. Une larme roula sur sa joue, qui n’échappa pas à Ellynn.


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