• Ils galopèrent vers la forêt. Naéma s’arrêta à l’orée des arbres pour regarder Lorenzo dans les yeux.

    « Ordonnez, mon seigneur. Si vous le souhaitez, je le tue pour vous. »

      Lorenzo frissonna en lisant la détermination et la loyauté dans les yeux de l’inconnue. Quoiqu’il dise, il était sûr qu’elle lui obéirait. Mais pourquoi donc l’appelait-elle ainsi ? Se pourrait-il que les dernières paroles que son père lui avait adressées soient vraies ? Il hésita, sous le regard suppliant du prêtre qui n’en menait pas large.

    « Alors, Rivoli ? Souhaitez-vous que je suive vos préceptes ? Pour le salut de votre âme, dois-je allumer un bûcher ?

    - Je te paierai, Lorenzo ! Mais ne fais pas ça ! Je t’en supplie…

    - D’accord ! Combien m’offrez-vous ?

    - Toute ma fortune, Lorenzo ! Je te le promets…

    - Toute votre fortune ne me rendra pas mon père ! cracha-t-il. Mais votre mort ne le ramènera pas non plus… Voilà ce que j’exige de vous, Rivoli ! Prononcez vos vœux de silence et de pauvreté absolue, et elle vous libèrera ! Allons, prêtre ! Que préférez-vous ? Une vie d’ermite, ou la mort ?

    - Tu ne peux pas…

    - C’est votre choix ! Dépêchez-vous !

    - Je… J’accepte !

      Lorenzo secoua la tête.

    « Prêtez serment sur la Bible d’aller dans un monastère et de prononcer ces vœux, et elle vous libérera. Allez !

      Rivoli regarda tout autour de lui, dans l’espoir d’être secouru mais ils étaient désespérément seuls. Il sentit la lame de Naéma appuyer plus durement sur sa gorge et se jeta à l’eau.

    - Je jure sur les Saintes Écritures de rejoindre le monastère voisin et d’y prononcer mes vœux de silence et de pauvreté…

    - Lâchez-le ! »

      Le prêtre bascula au sol. Il resta prostré.

    « Vous êtes un homme bon, seigneur duc, murmura Naéma. Je n’aurai peut-être pas été aussi magnanime… Mais venez !

    - Non ! Attendez ! Qui êtes-vous ? Pourquoi m’appelez-vous ainsi ? Je ne suis pas un seigneur ! Et mon nom est Lorenzo Rinaldi !

    - Nous n’avons pas le temps, mon seigneur ! Je vous en prie, fuyons avant que les sbires de celui-ci ne nous rattrapent ! »

      Elle lança son cheval au galop, Lorenzo n’eut d’autre choix que de la suivre.

      À sa grande surprise, elle le conduisit vers la montagne noire, là où personne n’osait se risquer sauf lui. Depuis petit, il se sentait attiré par ces lieux mystérieux. Elle mit pied à terre juste avant l’arrivée du crépuscule. Elle se hâta d’allumer un grand feu dans la clairière qu’il aimait tant.

    « Ça suffit ! »

      Elle baissa la tête devant le jeune homme apparemment furieux.

    « Je vous prie de m’excuser, si je vous ai offensé, seigneur Léry mais…

    - Arrêtez de vous excuser, bon sang ! Et regardez-moi dans les yeux ! Qui êtes-vous ?

    - Je m’appelle Naéma d’Amariel, mon seigneur. »

      Elle sortit de sa poche le cristal sombre et le lui présenta respectueusement. Il le prit machinalement.

    « Mettez-le autour de votre cou, messire Léry. »

      Il obéit sans comprendre pourquoi. Un grand calme l’envahit. Devant lui, la jeune fille avait posé un genou à terre. Elle lui présenta son épée, en signe d’allégeance.

    - Naéma ? Que faites-vous ?

    - Je mets ma lame et mon honneur à votre service, duc Léry de Kilmar. Je suis Naéma fille de Joyana et Rockian d’Amariel, amazone Noire d’Arkanie. Je vous jure ici de vous être fidèle, ainsi qu’à l’Arkanie et au souverain légitime de Koralia, de vous servir, en temps d’abondance ou de disette, de paix ou de guerre, dans la vie ou dans la mort, dès ce moment et jusqu’à ce que mon Seigneur me délie, que la mort me prenne ou que Mystia, notre monde, périsse.

      L’impression étrange de ne plus être maître de son corps envahit Lorenzo une fois de plus. Il prononça des mots sans savoir d’où ils lui venaient.

    « J’accepte ton service, amazone Noire. Je ne l’oublierai pas. Je ne manquerai pas de récompenser ce qui est donné : la fidélité par l’amour, la valeur par l’honneur, le parjure par la vengeance et la mort. »

      Il sursauta brusquement.

    - Mais qu’est-ce que je raconte ? Ne restez pas à mes pieds ! Je ne suis pas duc, encore moins chevalier ! Comment puis-je avoir quiconque à mon service ? C’est moi qui devrais tomber à vos genoux, pour vous remercier d’avoir épargné cet horrible supplice à mon père. Et de m’avoir sorti de là ! »

      Naéma, toute pâle, se releva souplement en rengainant sa claymore.

    « Vous ne devez pas me remercier, mon seigneur. Je n’ai fait que mon devoir ! Dans le cas contraire, j’aurai perdu mon honneur. »

      L’air horrifié de la guerrière convainquit Lorenzo de ne pas insister. Les questions continuaient à tourbillonner dans son esprit.

    - Comment se fait-il que je sois en pleine forme, alors que je n’ai quasiment pas mangé ni dormi depuis deux mois ! Expliquez-moi tout avant que je ne perde la tête !

    - Si vous m’y autorisez, messire Léry, je vais d’abord terminer d’installer notre camp et chercher notre repas. Ensuite, nous discuterons ! »

      Lorenzo lut dans son regard que sa question était purement rhétorique et cela l’agaça. Une amazone ? À son service ? Et puis quoi encore ? Si elle s’imaginait qu’il allait se faire servir comme un pacha par une gamine épuisée !

    - Donnez-moi votre arc, amazone ou je ne sais quoi ! Montez donc notre camp si ça vous fait plaisir, c’est moi qui pars à la chasse !

    - Mais mon seigneur… Mon devoir est de vous protéger !

    - Écoutez, demoiselle Naéma, cela fait bientôt vingt-cinq ans que je me passe de votre protection ! Et jusqu’aux deux derniers mois, je me débrouillais très bien ! Je connais ces bois comme ma poche, je sais chasser ! Et puis, puisque je suis soi-disant votre duc, obéissez donc à mes ordres ! »

      Naéma sentit une vague de panique l’envahir lorsqu’il lui arracha son arc.

    « Vous ne devez pas…

    - Soit je suis votre seigneur et je fais ce que je veux, soit vous m’avez menti et je n’ai pas à vous écouter ! Dans tous les cas, à plus tard ! »

      Il disparut dans le bois, laissant la jeune fille éberluée. Elle était tiraillée entre son devoir de le suivre pour le protéger et le bon sens lui soufflant de lui obéir sans discuter. Il connaissait ces bois mieux qu’elle. Et, elle devait avouer que sa stature prouvait qu’il était tout à fait apte à se défendre. Elle se dépêcha d’installer la tente. La fatigue des derniers jours finit par s’emparer d’elle. En guettant son retour, elle s’allongea auprès du feu, fermant les yeux une petite minute. Lorsqu’elle les rouvrit, la nuit était complètement tombée. Une délicieuse odeur de chevreuil rôti flattait agréablement ses narines, lui mettant l’eau à la bouche.

    « Vous voilà enfin réveillée, belle endormie ! lança une voix railleuse derrière elle. Juste à temps pour le repas ! »

      Elle se redressa brusquement, rouge de honte.

    « Messire de Kilmar… Je… Je suis désolée… J’ai failli à mon devoir…

    - Stop ! coupa-t-il, agacé. Pas d’excuse ! Vous êtes vraisemblablement épuisée… Depuis combien de temps n’aviez-vous pas dormi ?

    - Deux jours, mon seigneur… avoua l’amazone.

    - Alors vous aviez besoin de sommeil, et vous l’avez pris ! Il n’y a aucun endroit au monde où je me sente plus en sécurité qu’ici ! Si j’avais pris conscience de votre état plus tôt, je vous aurai ordonné de dormir avant de partir chasser ! Alors étirez-vous un bon coup, mangez un morceau. Nous parlerons ensuite ! Et pas de culpabilité ou de je ne sais quoi ! C’est clair ?

    - Très clair, messire de Kilmar…

    - Et arrêtez donc de m’appeler ainsi ! Mon nom est Lorenzo !

    - Oui, seigneur Lorenzo. »

      Il leva les yeux au ciel, exaspéré.

    « Je renonce, pour l’instant ! »

      Elle s’assit soigneusement de l’autre côté du feu.

    « Tenez Naéma ! Attention, c’est chaud ! »

      Ils restèrent muets quelques instants, le temps de se restaurer, puis Lorenzo attaqua l’interrogatoire.

    « Bon, maintenant, je crois que vous avez des choses à me dire, Naéma. Que s’est-il passé sur la place tout à l’heure ? Qui suis-je ? Qui êtes-vous ?

    - Vous êtes le duc Léry de Kilmar. Je suis une amazone Noire, Naéma d’Amariel, au service de votre mère d’abord, et maintenant au vôtre…

    - Ma vraie mère ? Aura ?

    - Vous savez d’où vous venez ?

    - Je ne sais rien d’autre que ce nom. Avant d’être arrêté, mon père a eu le temps de me dire quelques mots…

    - Aura de Kilmar est votre mère. Elle était la sœur du roi d’Arkanie, Karel. La nuit de votre naissance, un grand sorcier…

    - Un quoi ?

      Naéma se souvint des paroles de Karystean. La magie n’avait pas bonne réputation dans ce monde.

    - Là où nous vivons, la magie fait partie intégrante de notre vie… Tout le monde n’y a pas accès, mais c’est naturel…

    - Là où vous vivez… Où donc ?

    - Dans un autre monde…

    - Vous êtes complètement folle !

    - Je sais que c’est difficile à croire, seigneur Léry…

    - Lorenzo ! Mon nom est Lorenzo et je ne suis pas un seigneur ! Toutes ces sornettes…

    - Vous êtes le duc de Kilmar, par la Grande Déesse ! Votre mère a besoin de vous !

    - Ma mère ? Mamma est morte d’une horrible maladie ! Cette femme qui m’a mis au monde, elle m’a abandonné !

    - Vous n’êtes qu’un pauvre idiot et ignorant ! s’énerva Naéma, oubliant à qui elle parlait. Votre mère ne vous a jamais abandonné ! Elle se ronge d’inquiétude pour vous, depuis votre naissance ! Elle a cru pendant vingt-cinq ans que vous aviez été enlevé par des dragons ! Elle a appris, il y a quelques jours qu’elle avait été victime d’un sortilège d’oubli. Votre père Garian de Kilmar, son seul amour, est mort assassiné. Le seul moyen de vous sauver, c’était de vous confier à Gwirreg, qui vous a emmené ici.

    - Gwirreg Mornay ? coupa Lorenzo, étonné. N’est-ce pas ce vieil ermite étrange qui passait chaque année, jusqu’à ce que j’aie quinze ans ? Il était accompagné d’un jeune herboriste…

    - Karystean des Brumes.

    - C’est ça ! Mais…

    - Gwirreg est mort il y a huit ans. Karystean m’a envoyée vous chercher. Il n’a pas pu venir lui-même car il est sorcier. Vous avez vu à quel point c’est dangereux ici.

    - Et vous ?

    - Je ne suis pas sorcière : je n’ai aucun pouvoir magique d’aucune sorte et n’en aurai jamais. Aucun risque, à priori de me heurter aux prêtres… »

      Lorenzo se tut, submergé par ce qu’il venait d’apprendre.

    « Reprenons, je suis fils de la reine…

    - Non ! Aura de Kilmar est duchesse, sœur du défunt roi Karel. Le fils de Karel, le roi Moreth, votre cousin, est sur le trône de Koralia…

    - De quoi ? »

      Naéma secoua la tête. Comment aurait-il pu comprendre, exilé depuis toujours dans ce lieu ?

    « Arrêtons pour ce soir, s’il vous plaît ! murmura Lorenzo une heure plus tard. Vous ne parvenez à garder les yeux ouverts qu’à grand-peine, et moi, j’ai besoin de temps pour assimiler tout ce que vous m’avez dit, avant qu’on aborde l’avenir. Dormez !

    - Non, mon seigneur ! Je dois monter la garde et… »

      Sans l’écouter, Lorenzo la souleva dans ses bras. Elle essaya de se débattre mais le sourire narquois du jeune homme lui coupa le souffle.

    « Oseriez-vous porter la main sur votre suzerain, amazone blanche ?

      Elle cessa de bouger, surprise.

    - Vous me croyez donc !

    - Uniquement quand ça m’arrange ! admit-il avec un clin d’œil. Et si vous continuez, je vous délie de votre serment…

    - Je serai quand même liée à votre mère ! J’ai commencé cette quête pour elle…

      Il la déposa sur une des deux couches qu’elle avait soigneusement préparées et l’empêcha de se redresser.

    « Réflexion faite, je ne vous délie pas de votre serment. Et je vous ordonne de dormir ! »

      Sa fatigue l’emporta sur sa volonté et elle obtempéra.

    « Noire ! Je suis une amazone Noire, seigneur Léry ! » eut-elle le temps de murmurer avant de s’effondrer littéralement de sommeil.

     


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