•   Ce fut un rayon du soleil levant qui réveilla Cœlian, tout étonné d’avoir pu dormir malgré tous les événements de la veille. Avec précaution, il se souleva sur son coude valide. Estelle était allongée à quelques mètres de lui, blottie contre l’énorme panthère noire qui le contemplait avec ses grands yeux énigmatiques. À sa grande surprise, il ne ressentait plus aucune douleur ni dans sa jambe, ni dans son bras. Il enleva le bandage qu’elle lui avait fait au bras gauche.

    - C’est impossible ! » s’exclama-t-il tout fort.

      À la place de la plaie sanguinolente, il y avait une cicatrice nette, quatre traits obliques laissés par les griffes de l’animal furieux.

      Estelle se réveilla à son cri de surprise. Elle fronça les sourcils en le voyant défaire aussi le pansement de sa jambe.

    « Ne touchez plus rien ! » ordonna-t-elle sèchement. Le jeune homme sursauta d’un air coupable. Elle palpa doucement la jambe blessée, observant ses réactions.

    - C’est bon, vous pouvez marcher. Ce sera un peu douloureux pendant quelques jours, mais sans danger. »

      Il la regarda avec étonnement, puis se redressa doucement. Il fit quelques pas en boitillant puis prit un peu d’assurance.

    - Ma jambe est un peu raide, mais ça ne fait pas mal.

    - Cette raideur disparaîtra dans un jour ou deux. Mais, ménagez-vous : la douleur peut revenir avec la fatigue. »

      Le chevalier observa son visage encore chiffonné de la nuit, des mèches fauves s’échappaient de sa tresse. Pourtant, ce n’était pas de la vulnérabilité qu’elle dégageait, mais une sérénité et une impression de force cachée… Ce pouvoir dont il venait de faire l’expérience le fascinait tout comme il l’effrayait. Sans contrôler ses réactions, il tomba soudain à genoux devant elle, à la grande surprise de la jeune femme.

    - Qu’êtes-vous donc, Estelle des Brumes ? Comment avez-vous réalisé ce miracle ? J’étais grièvement blessé hier soir, je pensais ma jambe perdue ! Et ce matin, il n’y a plus rien ! Cette panthère qui vous obéit comme un chien de salon ? Comment tout cela est-il possible ? »

      Sa voix était si pleine de respect et de crainte, qu’Estelle se sentit gênée. Elle ne voulait pas ça. Elle voulait qu’il la considère comme avant. Comme la veille au soir, pour être plus précise ! Elle prit le parti de le taquiner.

    - Je vous en prie, chevalier ! Ne vous inclinez pas ainsi devant moi ! Que diraient vos amis ? Le fier démon de Mandaly ne peut pas s’humilier face à une petite fille stupide, surtout celle qui n’est pas capable de supporter le moindre petit sarcasme ! »

      Son naturel reprit le dessus. Il lui jeta un regard furieux qui se changea immédiatement en sourire narquois quand il comprit qu’elle l’avait mené où elle le voulait.

    - Je ne répondrai pas à ces provocations ! lança-t-il en s’asseyant face à elle. Il sursauta quand la panthère vint s’allonger tout contre lui, posant sa tête sur ses genoux.

    - Alya vous aime vraiment beaucoup, chevalier ! sourit Estelle. Caressez-la derrière les oreilles, elle adore ça.

      Il obéit et la panthère se mit à ronronner.

    - Je suis sérieux, Estelle, reprit-il. Je veux comprendre comment tout cela est possible.

      La jeune fille hésita. Elle se demandait ce qu’elle devait lui dire. Comment allait-il réagir lorsqu’il saurait ? Il ne voudrait même plus l’approcher…

    - Je suis juste une guérisseuse qui connaît parfaitement les plantes qui soignent…

      De surprise, il faillit s’étrangler.

    - Vous vous moquez de moi ? Mon bras était en charpie et ma jambe brisée !

    - Avec la fatigue et la fièvre causée par le début d’infection, vous avez surestimé la gravité de ces blessures…

    - Une guérisseuse qui connaît les plantes ? Et cette panthère douce comme un agneau, vous expliquez ça comment ?

    - Très simplement. J’ai tué sa mère par accident, alors qu’elle n’était pas encore sevrée. Je l’ai recueillie, soignée et nourrie moi-même. D’où sa familiarité avec moi. Contrairement aux autres de sa race, elle ne craint pas les humains !

      Il ferma à demi les yeux, la surveillant d’un air dubitatif.

    - Vous me cachez la vérité !

    - Décidément, vous ne voulez pas me croire !

    - Non, je ne vous crois pas ! répéta-t-il, frustré. N’avez-vous donc pas confiance en moi ? »

      Elle détourna les yeux sans démentir. Cœlian crispa les poings sur son front, la rage et la déception se mêlant dans son cœur. Lorsqu’il releva la tête, son regard n’avait jamais été aussi froid.

    - Assez musardé ! Vous l’ignorez, damoiselle Estelle, mais votre cousin se marie demain. Il nous a invité, le prince Arnald et moi. Puisque je vous ai retrouvée, même par hasard, je dois vous ramener à la Cité Lumineuse.

    - Tryer n’avait pas encore épousé Ellyn ?

    - Leur mariage n’a pu se faire, à cause du décès de la mère de votre amie. Ellyn a dû s’occuper de ses petits frères jusqu’à ce qu’ils puissent devenir écuyers.

      Estelle baissa la tête, songeant qu’elle avait été absente au moment où son amie aurait eu besoin d’elle.

    - Je vous accompagne, évidemment.

    - Alors, allons-y. »

      Les deux jeunes gens chevauchèrent toute la journée, accompagnés par la panthère qui courait à côté d’eux. Cœlian admira longuement sa course puissante, le jeu harmonieux de ses muscles avant de reporter son attention sur sa jeune compagne qui semblait rêveuse.

      Il se sentait écartelé entre deux sentiments opposés. D’un côté, il mourrait d’envie de la prendre dans ses bras comme la veille. Mais le fait qu’elle refuse de lui faire confiance le mettait en colère comme jamais il ne l’avait été. Il savait qu’elle lui cachait la vérité.

      Perdue dans ses pensées, Estelle ne se rendait pas compte du malaise de son compagnon. Même si trois jours s’étaient déjà écoulés depuis sa rencontre avec Mikalyas, elle ne parvenait pas à s’en remettre. Paradoxalement, elle était plus choquée par le fait que son frère ne l’ait pas reconnue, que par ce qu’elle avait lu dans ses pensées. Dans l’esprit de son frère, il n’y avait pas la moindre trace de sa vie antérieure, aucun souvenir de son père ou de sa mère, ni des jeux qu’il inventait avec sa sœur jumelle. Il n’y avait que soif de pouvoir et désir de domination. Elle se mit à pleurer doucement, refusant de faire le deuil de son jumeau.

      À la vue de ses larmes, l’instinct de protection, qui avait de nouveau envahi le chevalier à l’instant même où il l’avait reconnue, prit le dessus sur sa colère.

    - Estelle ! Vous pleurez ! s’inquiéta Cœlian.

      Elle essuya ses yeux d’un geste brusque.

    - De tristes souvenirs m’assaillent, chevalier. Et de la peur aussi. Mais, je vous en prie, n’insistez pas, je n’en parlerai pas maintenant. Il faudra que je fasse ce récit à mon cousin et au prince. Je préférerais n’avoir pas à le répéter. Nous voilà en vue de la cité. Alya ! »

      La panthère qui courait devant eux se retourna. Elle s’assit sur son arrière-train pour attendre les deux cavaliers.

    - Je dois l’attacher ! expliqua-t-elle. Sinon, je crains qu’il lui arrive malheur à proximité de Queffelec, les chasseurs ont la flèche facile.

    - Dépêchez-vous, damoiselle Estelle. Il va bientôt pleuvoir.

      Il n’avait pas prononcé ces paroles, qu’une averse se déclencha.

    - Vite ! cria-t-il.

      Elle éperonna sa monture et Alsved se mit à galoper derrière Morvack.

      Ils franchirent la porte, gravirent au galop les rues désertées de la Cité Lumineuse et avec soulagement, ils mirent pied à terre dans la grande cour du château. Des palefreniers se précipitèrent pour s’occuper de leurs montures.

    - Cœlian ! Enfin vous voilà ! Nous avons eu peur de ne pas vous voir revenir hier ! s’exclama le comte de Queffelec, qui venait à la rencontre de son hôte, averti par les guetteurs. Mais, vous n’êtes pas venu seul !

    - Tryer ! cria Estelle en courant vers lui.

      Il la reconnut au moment où elle se jetait dans ses bras.

    - Ma petite Estelle ! C’est toi ? C’est vraiment toi ? Tu es revenue !

    - C’est moi !

      Ils restèrent enlacés quelques minutes, jusqu’à ce que Tryer pousse un cri d’horreur.

    - Attention ! Une panthère ! Cœlian, faites quelque chose !

      Estelle se dégagea des bras de son cousin pour poser la main sur la tête de l’animal.

    - Tryer, je te présente mon amie. Alya, Tryer est mon cousin. Tu ne lui fais pas de mal. Tryer, caresse-la, d’accord ?

      Ébahi, Tryer regarda le chevalier qui observait la scène avec son impossible sourire narquois.

    - Elle ne mord pas, comte ! Vous pouvez y aller !

      Tryer passa la main dans la fourrure mouillée de la panthère qui ronronna.

    - Alors ça… C’est incroyable ! Comment est-ce… ?

      La jeune fille éternua, faisant sursauter son cousin.

    - Quel idiot je fais ! Vous allez attraper la mort ! Rentrez vite.

      En frissonnant, Estelle rejoignit sa chambre qu’une servante était en train de préparer. Quelques minutes plus tard, une tornade brune vint se jeter dans ses bras.

    - Estelle ! Tu es de retour ! J’espérais de moins en moins que tu serais là pour mon mariage !

    - Ellynn !

    - Je suis tellement contente que le chevalier t’ait retrouvée ! Je t’ai fait monter…

      Estelle comprit en voyant les yeux de son amie s’écarquiller de terreur.

    - Ne crie pas, Ellynn ! La panthère que tu vois est vivante, gentille et elle s’appelle Alya. C’est comme un gros chat. Si tu la caresses derrière les oreilles, elle sera aux anges !

      À cet instant, la servante revint annoncer que le bain était prêt. Elle écarquilla les yeux. Estelle leva les yeux au ciel.

    - Approchez-vous, je vais vous présenter Alya !

      La servante, terrifiée, toucha la panthère qui lui lécha la main.

    - C’est un gros chat ! » répéta Estelle.

      Ellynn sourit, mi-amusée, mi-inquiète. Avant de quitter la pièce, elle se retourna.

    - J’ai donné l’ordre que le repas soit retardé un peu, pour que tu aies le temps de te préparer. Descends dès que tu seras prête !  Je suis tellement heureuse que tu sois revenue à temps ! »

     


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