• Solidement enchaîné et encadré par deux gardes, Lorenzo déboucha sur la place, ébloui par le soleil couchant, se sentant faible comme un nouveau-né. Ses geôliers étaient obligés de le soutenir. La seule chose qui l’empêchait de s’effondrer était la haine qu’il éprouvait à l’égard de l’enquêteur du Vatican. Son cœur eut un raté en découvrant le gigantesque bûcher au milieu de la place. Il fut conduit en trébuchant auprès du prêtre qui jubilait.

    « Bonsoir, Lorenzo.

    - Je vous hais ! cracha le jeune homme.

    - À ton aise, démon ! Mais regarde bien ce spectacle et réfléchis ! Car aujourd’hui tu as eu une visite assez inattendue. Une jeune fille, nièce de Paola est venue pour te voir.

      Lorenzo le regarda sans comprendre.

    - Ta cousine Naéma d’Amariel est venue de France pour te voir ! Un joli brin de fille, au caractère bien trempé…

    - Je n’ai pas de cousine, Rivoli !

    - Pourtant, cette fille savait beaucoup de choses de tes parents. Elle s’inquiétait pour toi au point d’exiger ta libération, au nom du roi de France ! La voir entre mes mains réveillera peut-être ta mémoire concernant l’alchimie…

    - Je ne vois pas de quoi vous parlez ! »

      Une clameur s’éleva. Le chariot amenant le condamné approchait, sous les cris de la foule enragée. Les larmes montèrent aux yeux du jeune homme. Son père avait sauvé la vie de la plupart de ces gens, il leur avait apporté soutien et réconfort autant que possible pendant des maladies. Maintenant, ils hurlaient tous comme les chiens, sous ce prétexte de sorcellerie… Il détourna les yeux, désespéré de se sentir aussi impuissant. Rien ne saurait éviter le martyre de son père…

    « Je vous en supplie, maître Rivoli… Ayez pitié de lui… Laissez-le échapper à ça !

    - Mais j’ai pitié de lui, pauvre impie ! Je lui offre la rédemption de ses péchés, la purification de son âme dans le feu salvateur ! »

      Lorenzo retint le sarcasme rageur qui lui montait aux lèvres. Et il toisa la foule avec haine.

     ♦♦♦

       Naéma observait avec mépris cette foule déchaînée, habilement fanatisée. Ce village ressemblait tellement au sien : mêmes artisans, mêmes paysans, même végétation, mais cette intolérance était insupportable… Quoique, en y réfléchissant, l’attitude des arkaniens face aux peuples draconiques s’apparentait à ceci… Dans la tribune officielle, elle reconnut Rivoli qui regardait derrière lui.

    « Seigneur Léry ! » murmura-t-elle en découvrant le jeune homme enchaîné qui échangeait quelques mots avec son geôlier. Le regard de souffrance mêlée de haine qu’il lança sur la foule la fit frissonner. Avec ses boucles blondes qui collaient à son front, son regard si clair, il était le portrait craché de sa mère… Son cœur se mit à battre à se rompre. Elle dut réprimer un furieux réflexe de s’agenouiller à ses pieds pour lui faire allégeance sur le champ. Elle tourna la tête vers le chariot qui amenait Niccolo Rinaldi à son dernier supplice. Essayant de retrouver son calme, elle évalua la situation, la place de chaque garde, les issues. Rien, elle ne pouvait rien faire pour libérer l’alchimiste. Elle serra fort le cristal autour de son cou. Son arc était prêt.

      Le condamné fut juché sur le bûcher. Lorenzo s’écorchait les poignets en essayant désespérément de se dégager des chaînes qui l’immobilisaient. Le bûcher fut allumé.

      « Vous n’êtes qu’une bande de lâches ! hurla le jeune homme, le visage couvert de larmes. Vous tous ! Qui vous repaissez de la mort de mon père ! Il a sauvé vos vies ! Il a soigné vos enfants ! Tout ça à cause de croyances absurdes ! »

      Un violent coup de poing d’un garde coupa court sa diatribe. Il bascula de la tribune, s’écroulant aux pieds de Naéma qui n’hésita pas. Elle banda son arc, tirant sa flèche en plein cœur du supplicié, arrêtant son cri de terreur, abrégeant ses souffrances. Quasiment simultanément, elle sortit le cristal, un rayon du soleil couchant passa à travers pour effleurer le front du prisonnier qui fut entouré d’un halo bleu sombre. Un grand silence se fit. Tout le monde s’écarta.

    « Duc Léry de Kilmar. Vous aurez la force de vous libérer de vos chaînes en prononçant ces paroles après moi ! »

      Lorenzo écarquilla les yeux en entendant ce nom dans la bouche de cette inconnue étrangement vêtue qui venait de sauver son père de la souffrance. Elle récita une incantation étrange qu’il répéta après elle. Une énergie phénoménale l’envahit brutalement. En forçant à peine, il brisa les liens de métal qui l’immobilisaient. Sa fatigue comme sa faiblesse avaient disparu comme par enchantement. Il se sentait de nouveau en pleine possession de ses moyens.

    « C’est un sorcier lui aussi ! » cria une femme.

    « Arrêtez-les ! » hurla Rivoli, qui jubilait intérieurement. Il avait raison. « Enchaînez cette sor… » Son cri s’étrangla dans sa gorge : Naéma venait de bondir sur la tribune. Sans qu’il ait eu le temps de bouger, elle avait lié ses bras dans son dos et placé sa dague tout contre sa jugulaire.

    « Seigneur Léry ! Rejoignez-moi ! Si l’un de vous bouge, j’égorge votre prêtre ! » menaça-t-elle comme un soldat faisait mine d’intervenir.

      Avec l’impression de rêver, Lorenzo monta à ses côtés.

    « Comment m’avez-vous appelé ?

    - Je vous prie de m’excuser, mais ce n’est pas le moment, mon seigneur ! Il nous faut fuir. Demandez-leur d’approcher mes montures. Et… Vous devez décider ! Dois-je le tuer ? »

      Alfonso Rivoli se mit à trembler en entendant ces mots. Lorenzo le fixa du regard avant de se retourner vers le bûcher qui terminait de se consumer, remplissant l'air d'une atroce odeur de chairs brûlées. Son cœur saignait tandis que résonnait encore dans son esprit le dernier cri de Niccolo.

    « Adieu père ! murmura-t-il. Et vous tous ! Vous préférez croire un prêtre cupide et ambitieux, avide de pouvoir et de fortune, plutôt que l’homme qui a partagé vos vies, vos soucis et vos bonheurs ! Savez-vous ce que ce prêtre infâme voulait savoir ? Si mon père avait trouvé la pierre philosophale, qui est censée apporter richesse, pouvoir et vie éternelle ! Votre inquisiteur si pieux croit en cette alchimie qu’il utilise comme prétexte ! Mais Notre Seigneur est tout-puissant ! Il vous jugera pour ce que vous êtes réellement ! La mort de mon père est votre faute ! Vous êtes maudits ! Et son sang retombera sur vous ! »

      La malédiction terrorisa la foule qui se mit à fuir dans toutes les directions, affolée. Il ne resta bientôt plus que les gardes.

    « Amenez-nous les chevaux de la demoiselle ! ordonna Lorenzo, d’une voix dure qu’il ne reconnut pas, tant le chagrin le dévorait de l’intérieur. Vite, sinon elle égorgera votre maître comme le porc qu’il est !

    - Pitié ! supplia Rivoli.

    - J’aurai pour vous la même pitié que celle dont vous avez fait preuve pour maître Rinaldi ! » murmura Naéma à son oreille. L’enquêteur du Vatican sentit la lame froide appuyer encore plus fort sur sa gorge. « Dépêchez-vous ! ajouta-t-elle en direction des gardes. Je ne suis pas sûre de résister longtemps à l’envie de le saigner ! »

      Lorenzo observa subrepticement l’inconnue venue à son secours. Il maîtrisa son étonnement. Son visage était celui d’une toute jeune fille, pas plus de vingt ans. Ses cheveux presque noirs étaient ébouriffés en un amas de boucles folles, bien courtes pour une coiffure de fille. L’ensemble était loin d’être désagréable, bien qu’étrange : ses vêtements masculins, sa démarche, tout dénotait un soldat aguerri.

    « Duc de Kilmar ! En selle ! »

      Il sursauta, obéissant promptement à la jeune femme qui avait réussi l’exploit de grimper à cheval avec son otage, sans jamais le lâcher.


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