• « Père ! Nous ne pouvons rester ici ! »

      Niccolo se recueillit une dernière fois sur la tombe de sa chère Paola. Elle était morte depuis une semaine. Il ne tarderait pas à la suivre. Paola l’avait lu dans les astres. Pressé par le prieur de la congrégation voisine, l’enquêteur du Vatican ne tarderait pas à l’inculper de sorcellerie, sous prétexte que les gens du voisinage préféraient le consulter pour se soigner, plutôt que l’herboriste du monastère. Sans compter les recherches sur les métaux qu’il menait la nuit dans sa grotte. Niccolo avait toujours eu conscience des risques, mais sa soif de savoir était plus forte que tout. Il avait été tellement persuadé qu’il parviendrait à guérir Paola malgré ses prédictions… Il jeta un coup d’œil attristé à son fils adoré. Celui-ci avait une si grande force en lui… Il lui faudrait juste survivre à Rivoli. Cela faisait trop longtemps que Gwirreg n’était pas revenu…

    « Père !

    - Non, Lorenzo. Il est trop tard pour moi. Mais tu dois maintenant jurer de m’obéir.

    - Pas avant de savoir de quoi il retourne !

    - Je t’en prie Lorenzo ! Jure-moi que, si tu as la possibilité de t’enfuir, tu le feras, sans te soucier de moi ! »

      Le jeune homme recula avec horreur.

    « Jamais !

    - Lorenzo ! Pour l’amour de Paola !

    - Père ! Te rends-tu compte de ce que tu me demandes ?

    - Oui, mais… Paola et moi t’avons chéri comme l’enfant que nous n’avons pas eu. Mais tu n’es pas vraiment mon fils, Lorenzo ! Ton vrai nom est Léry, tu viens d’un pays très loin d’ici, appelé Arkanie… S’il m’arrive quelque chose, tu dois fuir, rejoindre la grotte bleue. Dans l’athanor, tu trouveras le pendentif en cristal sombre que tu portais lorsque tu nous as été confié… Le portail est au pic de l’Ours… »

      Un bruit de cavalcade l’interrompit. Une dizaine de cavaliers venait de déboucher devant la maison. Devant les armes pointées vers eux, Lorenzo ferma les yeux.

    « Maître Rinaldi ! Une plainte pour sorcellerie a été déposée contre vous par les moines du prieuré Saint Eustache. Votre procès sera instruit dès la semaine prochaine. Suivez-nous ! 

    - Non ! cria Lorenzo en se plaçant devant son père. C’est faux ! Mon père est un homme pieux et bon !

    - Tu mens. Jeune homme, ta propre mère a confessé ses péchés et ceux de ton père pour recevoir les derniers sacrements…

    - Vous trahissez donc le secret de la confession ! »

      Rivoli ricana.

    « La lutte contre les démons passe avant tous mes autres devoirs. Emmenez-les tous les deux. »

      Les deux mois suivants furent pour Lorenzo, une torture terrible, enfermé loin de la lumière du soleil, sans aucune nouvelle de l’extérieur. Son geôlier était un homme immense, visiblement muet, qui n’ouvrait la porte du cachot en sous-sol que pour lui donner de quoi boire et manger une fois par jour. Lorsque enfin Rivoli daigna lui rendre visite, il pouvait à peine tenir debout et avait perdu une dizaine de kilos. La lueur de la torche lui brûla les yeux.

    « Mon cher Lorenzo, maître Rinaldi a fini par avouer ses péchés.

    - Combien de temps l’avez-vous donc torturé, monseigneur ? Je me demande au bout de combien de jours vous avoueriez n’importe quelle pratique impie, vous, sous l’effet des charmants instruments de votre bourreau.

      L’ecclésiastique fronça les sourcils d’un air attristé.

    - Ne sois pas insolent, ni prompt à la raillerie, mon fils…

    - Je ne suis pas votre fils !

    - Ni celui de Niccolo Rinaldi, apparemment. Il a avoué que ta mère était une femme infidèle de bonne famille, qui avait fauté avec un étranger de passage. Elle est morte depuis longtemps, battue à mort par son époux… Celui-ci t’a donné à l’alchimiste. Ton père est entré dans un monastère, en France, pour lui échapper.

      Lorenzo resta muet, comme abasourdi. Il se doutait que Niccolo avait dû trouver quelque chose à avouer, pour faire cesser temporairement les tortures. Sans doute Paola et lui s’étaient-ils entendus pour inventer une histoire crédible.

    - Il… Il vous a dit ça ?

    - Tu le découvres ? Intéressant. Tu es l’enfant du péché, mon fils ! Rinaldi a avoué de nombreux crimes de sorcellerie, mais il a juré sur sa propre âme que tu n’avais rien à voir avec son commerce avec le démon.

    - Mais lui non plus n’a aucun commerce avec le démon ! protesta Lorenzo. Il ne cherche qu’à magnifier la puissance de Dieu par la connaissance du monde qu’Il a créé !

    - Avec de belles paroles, il a endormi ton esprit enfantin ! Mais il existe un pacte signé de son sang… Nous l’avons trouvé dans son atelier, avec ses cornues infernales. Le procès a eu lieu. Il sera brûlé vif ce soir, en place publique !

    - Non ! hurla Lorenzo en essayant de se jeter sur l’homme qui n’eut qu’à le repousser brutalement, vu sa faiblesse.

    - J’ai vu les esquisses de ce peintre, maître Buonarotti… Il te trouve des ressemblances avec un archange… Il n’a peut-être pas tort… Que sais-tu de l’alchimie ?

    - Que vous la réprouvez ! Que vous n’espérez qu’une chose, c’est brûler tous ceux qui s’y risquent !

    - Maître Rinaldi avait-il réussi la transmutation ? »

      Lorenzo frissonna en comprenant enfin. Rivoli n’avait pas torturé son père pour qu’il avoue sa prétendue hérésie, mais pour qu’il révèle ses connaissances alchimiques… L’appât du gain…

    « Mon père ignorait tout de la transmutation, murmura-t-il. Ses recherches avaient pour seul dessein de soigner ma mère…

      Une gifle monumentale le projeta contre la muraille du cachot. Il hurla de douleur lorsque sa tête cogna la pierre.

    - Cette femme n’était pas ta mère ! Réponds donc à ma question, archange ! Ton père a-t-il trouvé la pierre philosophale ?

    - Il ne l’a jamais cherchée ! gémit le jeune homme à terre.

    - Qui crois-tu convaincre ? Tu es loin d’être un simple d’esprit, Lorenzo Rinaldi ! Tout ton village sait bien que tu es rusé comme un renard !

    - Je vous jure…

      Rinaldi le frappa de la pointe de sa botte et Lorenzo se plia en deux, le souffle coupé.

    - Rinaldi cherchait à sauver sa femme ! La pierre philosophale ne sert pas qu’à transmuter les métaux en or ! Elle permet de faire pousser instantanément n’importe quel végétal, et de guérir n’importe quelle maladie ! Alors, l’archange ? Qu’en est-il ?

    - Père n’a jamais trouvé cette pierre ! répéta Lorenzo, à bout de souffle. Réfléchissez ! Si nous l’avions trouvée, notre champ serait prospère ! Nous ne serions pas couverts de dettes ! Et surtout Mamma serait encore parmi nous !

    - Tu es intelligent, Lorenzo, fils de personne avec une inconnue… Tu raisonnes trop bien, c’est l’apanage des fils du diable… D’après les rumeurs que j’ai recueillies au village, ton domaine de prédilection est la forêt au pied de la montagne noire, où de sombres esprits rôdent la nuit autour du sabbat des sorcières. Et Anita Rambaldi a sûrement raison, en disant que ton charme n’est pas naturel… Il paraît que tu as envoûté sa sœur Elena, Francesca Martinelli et bien d’autres encore… Que tu as usé de charmes et de sortilèges pour les emmener dans ton lit… Et que ta vigueur est démoniaque…

    - C’est sûr que comparé aux vieux croulants auxquels leurs pères les ont mariés, ce n’est pas difficile ! » ne put s’empêcher d’ironiser Lorenzo malgré son désespoir. Cette garce d’Anita avait tenu sa promesse de se venger.

    « Anita dirait n’importe quoi pour me nuire, puisque je n’ai pas voulu d’elle, alors même qu’elle s’offrait à moi ! »

      Il frissonna en croisant le regard dur de Rivoli.

    « Anita Rambaldi est une pure jeune fille ! Et toi, tu es un démon sous tes airs d’archange ! D’ailleurs, n’es-tu pas marqué de la main même du démon ? »

      L’inquisiteur repoussa le vêtement de Lorenzo et dégagea sa hanche gauche pour étudier sa marque en forme d’étoile.

    « C’est bien ce qu’elles m’ont avoué, toutes. Voilà ce qui les a soumises à ton pouvoir, démon ! »

      Lorenzo ferma les yeux, songeant que rien ne pourrait désormais le sauver.

    - Ne brûlez pas mon père… » supplia-t-il pourtant dans un souffle.

    - Accordé ! Ton père ne sera pas inquiété dans son monastère. Par contre, cet alchimiste du diable rejoindra l’enfer dès ce soir. Tu seras aux premières loges. Demain, ton interrogatoire commencera. »


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