•   Assis sur un gros rocher, Karystean observa son élève avec attention. À ses pieds, la panthère noire qu’Estelle avait trouvée l’année d’avant leva vers lui ses yeux d’or en feulant doucement.

    - Ne t’inquiète pas, Alya ! murmura le sorcier. Et surtout ne bouge pas, quoi qu’il puisse se passer. Estelle doit réussir ses épreuves toute seule, tu comprends ? »

      La jeune fille était assise au milieu du pré, les jambes croisées, les yeux bandés et les mains liées dans le dos. Elle allait devoir se défendre contre les dangers qui la menaceraient, à l’aide des sorts qu’elle avait appris à maîtriser. Il s’agissait de vérifier si elle était capable de réagir en situation critique, en tenant compte de l’énergie dont elle disposait et du type de danger auquel elle allait devoir faire face. Évidemment, elle n’avait aucune idée de ce qui allait se passer. Le sorcier prononça la première incantation.

      Au bout de la prairie, un énorme ours brun apparut, manifestement furieux. La panthère voulut se dresser mais d’un geste doux le sorcier l’apaisa. L’ours poussa un grognement de colère. Estelle frémit en sentant le sol vibrer sous les foulées de l’animal qui galopait vers elle. Ce n’était que la première des trois épreuves, il fallait donc économiser ses forces et ne pas utiliser un sort trop puissant…

    « J’ai trouvé ! » songea-t-elle. « Mais ce n’est pas drôle, je n’ai quasiment pas besoin de magie ! » Elle émit un léger grondement du fond de la gorge qui s’amplifia soudain de plus en plus. Comme atteint par l’onde de choc, l’ours se cabra, soudain inquiet. L’horrible cri se répéta plusieurs fois. L’animal, pris de panique, fit volte face.

      Sur son rocher, Karystean hocha la tête d’un air satisfait. Elle avait fait un choix très judicieux. À ses pieds, la panthère cracha avant de s’étirer. Il la caressa doucement derrière les oreilles. « Chut, Alya ! »

      Soudain, un grondement sourd s’éleva dans le lointain, s’amplifiant comme si l’origine du phénomène s’approchait. La jeune fille tourna la tête comme pour essayer de déterminer la nature du bruit. Une odeur de mousse humide et de boue pénétra ses narines tandis qu’un courant d’air frais lui donnait la chair de poule.

    « De l’eau ! » réalisa-t-elle brusquement comme le petit ruisseau paisible qui coulait à côté d’elle se muait en torrent furieux qui dévalait la montagne en amont, emportant avec lui branches cassées et autres débris végétaux arrachés des berges. Il déborda un peu plus haut de son lit sinueux, coupant à travers la prairie, droit sur elle. De loin, Karystean la vit se détendre mais rien ne se passa. Il ne put s’empêcher de frémir en voyant la trombe d’eau s’abattre sur elle avec violence et la cacher à sa vue. La jeune femme disparut sous les flots. D’un signe de la main, il annula le sortilège et la crue cessa en quelques minutes. Estelle réapparut, toujours assise, imperturbable, et absolument pas mouillée. Il comprit qu’elle avait choisi de s’abriter derrière une bulle d’énergie. Lorsque toute l’eau se fut écoulée, il sentit que son écran protecteur se dissolvait.

      « Bien ! » murmura-t-il. Une faiblesse soudaine s’empara de lui. Il ferma les yeux, rassemblant ses dernières forces ; il devait encore tenir quelques heures.

    « Passons maintenant à la dernière épreuve. La pire ! »

      Il fit un petit geste et les liens et le bandeau de la jeune fille tombèrent sur le sol. Estelle tourna vers lui son regard étonné et dans sa tête, Karystean l’entendit exprimer sa surprise.

      « C’est déjà fini, mon oncle ? Ne m’aviez-vous pas parlé de trois épreuves ? Vous ne savez pas compter ? »

      Il ne put s’empêcher de sourire en entendant les moqueries espiègles auxquelles il s’était habitué depuis trois ans qu’elle vivait chez lui. Mais il se reprit tout de suite. L’heure n’était pas à l’attendrissement. Estelle eut brusquement la désagréable impression que quelque chose, ou quelqu’un s’était introduit dans son cerveau. Une fraction de seconde plus tard, une douleur fulgurante et très brève traversa sa colonne vertébrale, mais elle ne put pas crier. Contre sa volonté, son corps frémit et ses muscles se mirent en mouvement. Subjuguée par le phénomène, elle se sentit se lever et se mettre à marcher d’un pas saccadé.

    « Mais je ne suis pas une marionnette ! » songea-t-elle, furieuse d’avoir perdu le contrôle de ses muscles. Elle ne pouvait rien faire ! Tous ses efforts étaient inutiles. La terreur la submergea. Elle n’avait pas la moindre idée de ce qu’elle devait faire. Elle commença à paniquer en constatant que le “marionnettiste” dirigeait son “jouet” droit vers un ravin qui bordait la prairie. Son angoisse n’eut pour seul effet que de renforcer l’emprise de l’intrus sur son esprit. Le “pantin” se déplaçait beaucoup plus souplement et plus rapidement aussi. Estelle s’en rendit compte avec inquiétude. Elle essaya de faire le vide en elle.

    « Oh ! Karystean ! émit-elle télépathiquement. Vous ne croyez pas que vous avez passé l’âge de jouer à la poupée ? »

      Le sorcier ne put s’empêcher de rire et relâcha un peu son influence. Estelle se concentra alors. Elle eut soudain l’intuition de ce qu’elle devait faire. Comme pour son corps à la deuxième épreuve, elle construisit une bulle autour de ce qui restait de libre dans son esprit et l’étendit progressivement en luttant contre son adversaire pour l’expulser. Karystean fronça les sourcils en constatant qu’il lâchait prise.

    « Si vite ! songea-t-il. Elle est puissante, mais je faiblis inexorablement ! »

      Il essaya de reprendre l’avantage, mais la jeune fille était entièrement fixée sur un seul but, se débarrasser de lui. Son corps s’effondra soudain dans l’herbe, au pied de l’arbre, tandis qu’il tentait vainement de reprendre le contrôle. C’était impossible, elle le lui interdisait. Il ne trouva aucune faille dans son barrage. Tout en résistant à ses tentatives d’invasion, elle se redressa et le rejoignit près du rocher où elle s’assit à côté d’Alya. La panthère ronronna tandis qu’elle passait sa main sur la douce fourrure de son cou. Karystean sursauta soudain en découvrant le sourire espiègle de la jeune femme.

    « Eh ! » cria-t-il en cessant brusquement ses attaques mentales. Il se mit soudain à rire frénétiquement, sans pouvoir s’arrêter. « Non ! » Il se roula sur le sol et Estelle le regardait avec humour.

    « Moi aussi, j’aime les marionnettes ! » lança-t-elle. Il se redressa, amusé et elle fit une moue boudeuse. « Vous aussi, vous avez verrouillé votre esprit ! » constata-t-elle. « Dommage ! »

      Karystean secoua la tête d’un air entendu.

    - Si jamais j’avais joué un jeu pareil avec mon maître, il m’aurait changé en grenouille !

      Elle pouffa.

    - Si c’est vraiment indispensable, j’aimerai mieux en panthère, c’est plus joli ! Alors ?

    - Tu es vraiment comme ton père ! Aussi espiègle que lui. Tu viens de réussir les épreuves, ma nièce. Je n’ai plus rien à t’apprendre puisque tu as découvert seule ta propre stratégie pour résister au contrôle mental. »

      Ils rentrèrent jusqu’à la cabane. Karystean se laissa tomber dans son fauteuil et ferma les yeux. Estelle fit bouillir un peu d’eau pour leur préparer une tisane à la menthe. Elle sortit quelques biscuits faits la veille par son maître. Lorsque l’odeur agréable de la boisson chaude eut envahi la pièce, Estelle s’installa face à son oncle, sa panthère ronronnant à ses pieds.

      Ils burent en silence. La jeune fille observait son maître avec un peu d’inquiétude, voyant son visage prendre une teinte crayeuse. Son aura pâlissait autour de lui. Mais il détestait qu’on s’occupe de lui.

    « Mon oncle, suis-je prête à aller voir Branag et à exiger la libération de mon frère ?

    - Personne n’est prêt à affronter Branag. Il a des milliers d’années de pratique devant lui. Moi, je suis trop vieux.

    - Lui aussi, alors !

      Karystean secoua la tête.

    - Lorsque je suis tombé amoureux et que ma femme a voulu un enfant, j’ai fait le vœu de mourir pour ne pas leur survivre. Comme ton père et Galaird, j’ai renoncé à mon immortalité. Mon temps touche à sa fin, ma nièce aimée. Je n’ai plus la puissance nécessaire pour lutter contre Branag. Lui n’a jamais fait ce choix.

    - Cela fait maintenant presque trois ans que je me suis retirée avec vous. Branag n’est pas réapparu dans la cité de Jolande. Croyez-vous qu’il veut toujours s’emparer de l’Arkanie ?

    - J’en suis sûr et certain. Il a juré de d’établir sa domination sur Mystia entière. Il ne renoncera pas non plus à se venger !

    - Mais que dois-je faire pour retrouver Mikalyas ?

    - Je ne sais pas vraiment, Estelle. Je ne sais même pas s’il est encore vraiment ton frère. De ce que j’ai entendu, il est considéré comme l’héritier du sorcier. Il reste avec son ravisseur de son plein gré… J’ignore même si Branag peut être vaincu. »

      Il gémit soudain, la main crispée sur sa poitrine. Estelle se leva d’un bond. L’odeur lugubre de la mort planait au dessus de lui.

    - Karystean ! Que vous arrive-t-il ? Vous sentez-vous mal ?

      Le vieil homme sourit tristement.

    - Je suis en train de mourir, ma petite Estelle. C’est pour ça que je t’ai imposé un rythme infernal ces derniers mois. Ma vie arrive à son terme. Ne m’interromps pas, j’en suis sûr. La grande Déesse me rappelle à elle. Lorsque j’aurai disparu, tous mes biens seront à toi. Tu trouveras l’inventaire dans le grand coffre en bois noir. En particulier, prends le grimoire à la couverture de cuir vert. Il est pour toi. »

      Sa respiration se fit plus sifflante.

      Estelle tomba à genoux devant lui et prit ses mains, essayant en vain de lui envoyer de l’énergie. Mais le corps vieux et malade refusait de l’accepter. Ému, Karystean caressa doucement les mèches couleur de flamme.

    - Ne m’abandonnez pas, Karystean !

    - Je ne t’abandonne pas, Estelle. Je t’ai donné tout ce que j’avais, tout ce que je savais. Un spasme violent le plia en deux.

    - Karystean !

      Estelle fondit en larmes lorsque le vieux sorcier s’effondra en arrière, sans vie. La panthère Alya, couchée à leurs pieds leva la tête et poussa un cri rauque. Estelle pleura un long moment, le visage enfoui dans la fourrure douce d’Alya. À travers la mort de Karystean, elle pleurait aussi son père et son autre oncle, le cœur lourd d’avoir perdu les trois hommes qui lui avaient tant donné. Elle reprit conscience du monde qui l’entourait, lorsque le dernier rayon de soleil disparut derrière la colline. Elle éleva alors un grand bûcher de bois devant la cabane. Sous le regard blasé d’Alya, le corps de son maître se souleva lentement pour y être étendu. Lorsque la constellation sacrée apparut derrière l’horizon, Estelle enflamma les bûches et se recueillit, priant la grande Déesse de permettre à Karystean de rejoindre les êtres chers qu’il avait perdus.


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