•   Le soleil venait juste de se lever lorsque Lorenzo se réveilla. Il sursauta. Allongée tout contre lui, la servante de l’aubergiste dormait à poings fermés, complètement nue. Lorenzo s’écarta doucement de Francesca, sans la réveiller. Il fallait qu’il quitte sa chambre rapidement, sans quoi l’aubergiste se douterait de quelque chose. Et il n’avait vraiment pas besoin de ça ! Il enjamba le rebord de la fenêtre et sauta dans la cour de derrière avant de disparaître en courant dans le sous-bois. Quelques instants plus tard, il surgissait devant le champ de ses parents. Son père, qui venait de se lever, lui lança un regard réprobateur.

    « Tu courais encore la gueuse, je suppose ? Tu risques des ennuis, Lorenzo !

    - Salut à toi aussi, père ! Tu as bien dormi ? »

      Un sourire amusé fleurit sur les lèvres de Niccolo Rinaldi, devant l’air innocent de son fils. Ses boucles blondes un peu longues et embroussaillées et ses yeux bleus si clairs lui donnaient réellement l’air d’un ange. Sauf que… Son sourire narquois n’était pas très angélique. Aucun ange ne séduisait les filles comme cet impossible gamin !

    « Sais-tu que maître Buonarotti a encore demandé à te voir hier soir ? Il était très déçu !

    - Maître Buonarotti ? Le peintre ?

    - Il te veut comme modèle, pour un projet de fresque, je crois… Une fresque immense, à Rome… Dans une chapelle du Vatican. Il a parlé de la lumière divine qui se reflétait dans tes yeux d’azur.

      Lorenzo éclata de rire.

    - Moi ?

    - Il pense à toi pour être le modèle d’un archange Gabriel, apparemment…

    Le jeune homme pouffa derechef.

    - Enfin quelqu’un qui comprend ma vraie nature angélique ! »

      Niccolo joignit son rire à celui de son fils.

    « Tu dois le rejoindre ce matin, à l’auberge du vieux puits.

    - Ne devions-nous pas labourer ce champ, puis…

    - Il te paiera très bien, si tu acceptes, Lorenzo… Alors, vas-y, je m’occuperai du champ. »

    Lorenzo sourit.

    - J’embrasse maman et j’y cours ! Peut-être qu’on pourra enfin acheter la cistre dont elle rêve ! Quelle bonne surprise ce serait pour elle ! »

      Il revint enchanté en fin de journée, une bourse bien garnie à sa ceinture. Le champ était resté dans l’état où il l’avait vu le matin. Inquiet, il découvrit son père, assis sur le muret devant leur maison, l’air abattu. Niccolo releva la tête en entendant son fils approcher.

    « Père ! Que se passe-t-il ?

    - Un enquêteur du Vatican a été dépêché dans la région, Lorenzo… Monseigneur Alfonso Rivoli. »

      Ce dernier crispa les poings en entendant le nom de sinistre réputation.

    « Ce sont ces maudits moines, je suppose ! Qu’allons-nous faire, père ? »

      Niccolo secoua la tête.

    « Rien.

    - Comment ça, rien ? s’exclama le jeune homme. Ils sont jaloux de nos connaissances des plantes qui soignent ! Mais nous n’allons pas attendre que ces fichus ignorants tout juste capables d’ânonner leurs Pater noster nous torturent pour nous faire avouer un pacte avec Lucifer quand même !

    - Ta mère est retombée ce matin…

    - Maman ! Non ! »

      La terreur envahit les yeux de Lorenzo. Il courut jusqu’à la maison et s’assit au bord du lit où sa mère gisait. Elle avait l’air si pâle qu’il se mordit les lèvres pour ne pas crier.

    « Mamma… murmura-t-il. »

      Paola releva la tête, le visage déformé par la souffrance.

    « Mon fils…

    - Oh ! Mamma… Est-ce que… Mamma ! »

    - Aide-moi, Lorenzo. souffla-t-elle, entre deux spasmes de douleur. J’ai si mal ! »

      Niccolo avait le visage défait et détourna les yeux lorsque son fils l’interrogea du regard.

    « Père ! Dis-moi… Ne peut-on rien faire ?

    - Il n’y a plus rien à faire, Lorenzo ! souffla sa mère. Prie pour moi, je t’en prie !

    - Excellente idée ! »

      Lorenzo se dressa d’un bond en découvrant l’inconnu qui se tenait dans l’encadrement de la porte.

    « Qui êtes-vous ? jeta-t-il.

    - Je suis le père Alfonso Rivoli, enquêteur du Vatican, dépêché sur demande de l’abbé Bertoldi…

      Niccolo joignit les mains respectueusement tandis que son fils baissait simplement la tête en un salut froid.

    « Que faites-vous dans cette maison, Monseigneur Rivoli ? attaqua le jeune homme.

    - Je suis venu confesser cette pauvre pécheresse et lui administrer les derniers sacrements.

    - Fichez le camp ! Elle n’est pas encore morte ! »

      Niccolo attrapa son fils par l’épaule tandis que sa femme poussait un gémissement.

    « Mon fils ! murmura-t-elle. Embrasse-moi puis laisse le prêtre faire son travail… Je souffre tellement, laisse-moi partir en paix avec le Seigneur… »

      Lorenzo éclata en sanglots. Il tomba à genoux devant la couche de sa mère, embrassant sa main à plusieurs reprises. « Mamma ! » gémit-il. « Je t’en supplie, ne m’abandonne pas !

    - Je veillerai toujours sur toi, Renzo ! Où que tu sois ! »

    - Laissez-nous, maintenant ! » ordonna l’ecclésiastique.

      Niccolo entraîna son fils à l’extérieur de la maison et reprit sa place sur le muret extérieur.

    « Ta mère était condamnée depuis longtemps, Lorenzo ! murmura-t-il. Sa souffrance ne faisait qu’empirer ces derniers temps…

    - Ne pouvais-tu rien faire ? Tu es guérisseur !

    - Je sais que tu souffres, mais ne crois pas que ce soit si facile à accepter pour moi ! J’ai tout essayé pour la sauver, pour apaiser sa douleur… Nous sommes arrivés en limite des doses mortelles pour les plantes calmantes. Nous luttons depuis bien avant ta naissance, mon fils ! Nous avons réussi à repousser la maladie pendant vingt-cinq ans… Sûrement grâce à ta présence d’ailleurs. Tu étais un rayon de soleil dans la vie de Paola et dans la mienne aussi !

    - Oh, père ! Mais pourquoi ce moine diabolique est-il venu ici ?

    - C’est Paola qui m’a demandé un prêtre, Lorenzo…

    - Pourquoi juste lui ?

    - J’ai envoyé quelqu’un chercher notre bon curé. Il a sûrement saisi l’occasion qui se présentait de pénétrer dans l’antre des sorciers. C’est ainsi qu’il m’a présenté la chose, en tout cas… »

      Niccolo se tut, mais le jeune homme sentit une angoisse profonde transparaître sur ses traits.

    « Lorenzo, tu dois savoir que… Oh, c’est si dur ! Mais je l’ai promis à Paola…

    - Quoi donc, père ? le pressa le jeune homme.

    - Tu… Tu n’es pas vraiment notre fils…

      Lorenzo tressaillit, il ne s’attendait pas à une telle annonce.

    - Nous t’avons toujours aimé et considéré comme notre enfant, mais nous ne sommes pas tes vrais parents. À cause de sa maladie, Paola ne pouvait pas avoir d’enfant. Elle et moi t’avons adopté quelques jours après ta naissance… Tout ce que je sais est que ta mère se prénommait Aura. C’est Gwirreg Mornay, le vieux pèlerin, qui t’a amené ici il y a vingt-cinq ans…

    - Maître Rinaldi ! Votre épouse vient de recevoir les derniers sacrements. Elle réclame votre présence et celle de votre fils ! »

      Niccolo bondit. Il grimpa les escaliers à la hâte, suivi par Lorenzo. Les deux hommes se précipitèrent au chevet de Paola qui se tordait de douleur. Elle s’apaisa en les découvrant.

    « Mamma ! murmura Lorenzo en larmes. Quelle que soit la vérité, tu seras toujours ma mamma !

    - Mon fils tant aimé ! Un grand destin t’attend, chez toi… Je l’ai vu ! Et toi, Niccolo, nous nous retrouverons bientôt mon amour, tu le sais… Je t’attendrai… »

      Un dernier spasme de douleur secoua la femme qui retomba sur sa couche, sans vie.

    « Non ! » Le cri jaillit simultanément des gorges de Niccolo et Lorenzo qui s’effondrèrent l’un contre l’autre.

      L’enquêteur du Vatican laissa échapper un mince sourire. Il prouverait facilement à tous que le Malin s’était emparé de ce guérisseur. Les gens étaient si crédules. Cet alchimiste du diable livrerait ses secrets. Et très bientôt, un bûcher illuminerait la nuit de ce village.

     


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